A. Jarry, Ubu Roi

LECTURE DU TEXTE PAR THEATRE OFF (MArseille)

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Lecture analytique n°1

 A.Jarry, Ubu roi, Acte I, sc.1

 

PÈRE UBU, MÈRE UBU.

 Père Ubu. — Merdre. Provocation /in media res

 Mère Ubu. — Oh ! voilà du joli, Père Ubu,(décalage entre le statut et le nom) vous estes archaïsme –ref XVI° ancien français un fort grand voyou.

Père Ubu. — Que ne vous assom’je, (violent/agressif) Mère Ubu !

Mère  Ubu.  — Ce n’est pas moi, Père Ubu, c’est un autre qu’il faudrait assassiner. 

Père Ubu. De par archaïsme ma chandelle verte, je ne comprends pas.

Mère  Ubu.  —  Comment,  Père  Ubu,  vous  estes  content  de  votre  sort ?   

Père  Ubu.  — De par ma chandelle verte, merdre, (bio    de Ubu) madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins : capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l’ordre de l’Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d’Aragon, que voulez-vous de mieux ?Haute lignée (décalage)

Mère Ubu. — Comment ! Après avoir été roi d’Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d’estafiers1 armés de coupe-choux2, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole3 la couronne de Pologne à celle d’Aragon ?   

Père Ubu. — Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.

Mère Ubu. — Tu es si bête !

Père Ubu. — De par ma chandelle verte, le roi Venceſlas est encore bien vivant ; et même en admettant qu’il meure, n’a-t-il pas des légions d’enfants ?

Mère Ubu. — Qui t’empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place ?

Père  Ubu. — Ah ! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à l’heure par la casserole.

Mère Ubu. — Eh ! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te raccommoderait tes fonds de culotte ?

Père Ubu. — Eh vraiment ! et puis après ? N’ai-je pas un cul comme les autres ?

Mère  Ubu. — A ta place, ce cul, je voudrais l’installer sur un trône. Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses,/ manger fort souvent de l’andouille et rouler carrosse par les rues.

Père Ubu. — Si j’étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme celle que j’avais en Aragon et que ces gredins d’Espagnols m’ont impudemment volée.

Mère Ubu. — Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te tomberait sur les talons.

Père Ubu. — Ah ! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamais je le rencontre au coin d’un bois, il passera un mauvais quart d’heure.

Mère Ubu. — Ah ! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme.

Père Ubu. — Oh non ! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne ! plutôt mourir !

Mère Ubu (à part). — Oh ! merdre ! (Haut) Ainsi, tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu.

Père Ubu. — Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j’aime mieux être gueux comme un maigre et  brave rat que riche comme un méchant et gras chat.

Mère Ubu. — Et la capeline ? et le parapluie ? et le grand caban ?

Père Ubu. — Eh bien, après, Mère Ubu ? (Il s’en va en claquant la porte.)

Mère Ubu (seule). — Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois pourtant l’avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans huit jours serai-je reine de Pologne.



 

1    « estafiers » : valets armés qui portaient le manteau et les armes de leurs maîtres.

2    « coupe-choux » : terme familier désignant des sabres courts.

3    « fiole » : ici, terme familier désignant la tête.


 

Introduction :

Ubu Roi trouve son origine dans les jeux d’une classe de lycéens moqueurs au regard satirique . Initialement intitulée Les Polonais , elle sera recomposée par Jarry qui lui donnera probablement son titre actuel. Elle est jouée pour la 1° fois en 1896, au théâtre…

Dés la première, elle provoque un scandale. Il est vrai que la présence dès la 1re scène des deux personnages principaux, Mère Ubu et Père Ubu, introduit le spectateur in medias res, dans une conversation qui commence par un « merdre » provocateur et se poursuit en brèves répliques au vocabulaire grossier. Le ton est donné et les décors et costumes choisis par Jarry (1873-1907) contribuent également à cette provocation. Même si cette scène d’ouverture comporte les éléments nécessaires à la mise en place de l’intrigue et la place d’emblée dans une tragédie du pouvoir ( scène de la tentation,) elle ne ressemble à rien, dans sa forme, de ce que le public connaît déjà. Jarry avait d’ailleurs conscience de bouleverser« l’horizon d’attente » de ses contemporains. La pièce représente donc une rupture avec tout ce qui précède. Loin du théâtre de boulevard ou du théâtre naturaliste de l'époque, Ubu annonce une véritable révolution dramaturgique. Au XIX°, « aucun courant ne peut se reconnaître dans cette œuvre inclassable ». Nous nous demanderons donc en quoi cette scène d'exposition est provocatrice. Nous nous interrogerons tout d’abord sur la dimension traditionnelle, classique de la scène d’exposition puis nous analyserons par quels procédés Jarry  l’en exclut. Et en quoi il aboutit à la désacralisation du théâtre.

 

  1. I.               Une scène d'exposition classique ?

a)  présentation pers/lieu

La scène d'exposition a pour fonction de présenter les personnages, le lieu, l'intrigue et de créer chez le lecteur un horizon d'attente. À première vue, la scène 1 d’Ubu roi respecte les éléments nécessaires aux spectateurs pour « entrer » dans la pièce et en comprendre l'objet.

En effet, nous connaissons très vite l'identité des deux personnages principaux : mère Ubu et Père Ubu. Nous avons également des indications sur leur statut. Nous savons à travers les propos des personnages que Père Ubu et « capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l'ordre de l'aigle rouge de Pologne et ancien roi d'Aragon ».

Nous avons également une indication de lieu qui même si elle est imprécise, permet à travers les termes « Pologne », « Venceslas » de situer l’action en Europe de l’Est.

 

b) Présentation intrigue

La scène permet également de comprendre assez rapidement les intentions de mère Ubu, à savoir convaincre son mari d’assassiner le roi et de prendre sa place : « Qui empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place ? ». mère Ubu apparaît donc comme instigatrice du projet qu’elle présente de manière progressive à son charmant époux : D’abord par une allusion un peu mystérieuse(L4) « c’est un autre qu’il faudrait assassiner »/ puis par une question rhétorique« comment, père Ubu, vous êtes contents de votre sort ? » Et enfin en étant beaucoup plus explicite (l17 et 23) « qui t'empêche de massacrer toute la famille… » et « tu pourrais augmenter indéfiniment des richesses, manger fort souvent de l’andouille, et rouler carrosse par les rues », ce dernier argument s'appuyant sur ce qu'elle connaît des faiblesses de son époux.

 

c) horizon d’attente

Le spectateur comprend très vite le projet de mère Ubu. L'emploi des conditionnels « vous pourriez », « ce cul, je voudrais l'installer sur un trône », « tu pourrais » x 2 laissent augurer des changements notables. Mais en même temps, le retour au présent « tu vas rester gueux comme un rat » et les traits de caractère de père Ubu que l'on voit se dessiner interrogent sur les chances de réussite du complot. Enfin la dernière réplique de mère Ubu « peut- être dans huit jours serais-je reine de Pologne » laissent présager des bouleversements et poussant même temps à se demander comment deux personnages aussi insignifiants pourraient parvenir à leurs fins.

Nous avons donc bien affaire à une scène d'exposition qui fonctionne : elle permet de présenter les personnages en scène, de connaître les intentions de mère Ubu qui sont de placer son mari sur le trône de Pologne par des moyens peu recommandables. À ce niveau donc, Alfred Jarry respecte le système traditionnel.

 

  1. II.              une scène d’expo tout en provocation

a)  langage

Néanmoins ce qui frappe le lecteur ou le spectateur dès l'abord, c'est plutôt la dimension provocatrice de cette scène. Et tout particulièrement pour un spectateur du dix-neuvième.

Le langage d'abord : la scène s'ouvre sur un « merdre » qui s'adresse tout autant à mère Ubu qu’au public. Le mot renvoie un registre scatologique et place immédiatement les personnages dans la grossièreté. C'est le procédé comique de l'injure que l'on retrouve dans la farce. Tout le reste du texte est également ponctué de grossièretés : « cul », « bougre de merdre ; merdre de bougre» ; des néologismes à consonance vulgaire « vrout», des termes et expressions argotiques comme « fiole » ou « passer par la casserole » (obscénité) et enfin la sempiternelle expression de père Ubu « par ma chandelle verte » ( connotation phallique).

Le langage joue aussi avec les archaïsmes « estes », « est assise » ; l'emploi de « par « dans « par ma chandelle verte », ou de « ventrebleu » qui ont une consonance rabelaisienne (XVI°) qui n'est pas sans rappeler l'épigraphe de la pièce : « le Père Ubu hoscha la poire, dont fut depuis dénommé par les Anglois Shakespeare… »

Le langage joue donc un rôle Important dans la provocation par sa grossièreté, sa vulgarité qui n'a plus rien à voir avec le langage soutenu du théâtre classique. En soit le sujet est grave puisqu’il s’agit de complot et de meurtre mais la langue employée pour en parler est vulgaire. C’est donc le registre burlesque qui domine.

  

b)   caractère

Les personnages contribuent aussi très largement à la dimension provoquante de la scène et de la pièce. Ce sont de véritables caricatures. Si leur statut social pourrait faire d’eux des personnages de tragédie, leur comportement et leur langage sont bien loin des exigences de bienséance du théâtre classique. Leur nom d'abord : Père Ubu/mère Ubu fait davantage penser à un vieux couple de paysans (ou le Couple du film Le Chat de Granier-Defferre https://www.youtube.com/watch?v=7xHzVtTCZF0 )qu’aux futurs souverains d’un Etat.

Les nombreuses exclamations ( Oh ! , Ah !, Eh !) donnent une impression d'agitation qui, si elle a un effet comique, va à l’encontre de la dignité des personnages classiques.

 La violence et l’irrespect de la relation entre les deux personnages: « que ne t’assom’je »/ »passer par la casserole »… ainsi que les termes dépréciatifs par lesquels Mère Ubu désigne père Ubu « Fort grand voyou » ou » « pauvre malheureux » « gueux »… 

Ensuite, c’est la trivialité qui l’emporte : être roi pour Ubu, c’est pouvoir manger « plus d’andouille », c’est-à-dire satisfaire aux instincts les plus bas. C’est aussi la perspective d’un nouveau parapluie, d’un caban et d’une capeline…, C'est-à-dire d'un grand chapeau, mais de femme ! «  capeline »,  caban, qui désigne une veste de marin laisse imaginer un Ubu hétéroclite et ridicule ; discordante par rapport au personnage. Les termes augmenter... tes richesses, manger... de l'andouille, rouler carrosse soulignés par le rythme ternaire et les deux adverbes intensifs indéfiniment... fort souvent, évoquent des intérêts purement matériels et triviaux (la nourriture en particulier).

Personnage ridicule donc, cupide, grossier et de surcroît, bête.  Mère Ubu lui assène d'ailleurs un

« tu es si bête » devant son incapacité à comprendre ce qu'elle lui suggère : « « je ne comprends pas »/« je ne comprends rien de ce que tu dis ». Il est aussi un anti-héros puisqu’il est couard, irrésolu « oh non ! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne ! » Ce pourrait être le portrait d'un héros (Roi d’Aragon, Capitaine des Dragons) alors qu’il est faible, dominé par sa femme. Sa seule révolte, à part la fuite (Il sort) est d'ordre domestique (vous allez passer... par la casserole). La provocation et par là le comique naîssent ici d'un décalage entre la faiblesse du personnage et son statut de héros.

Quant à mère Ubu, c'est son côté machiavélique, arriviste qui domine. Sa violence n'est pas contenue et se lit tout entière dans sa réplique « qui t’empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place ? ». Le lexique et l'emploi fait référence à la puissance, à la domination « couronne », « trône », « reine » tous ces termes évoquent pouvoir la richesse.

Cette scène d'exposition donne donc à voir aux spectateurs des personnages vulgaires, bêtes, méchants, grossiers, cupides et meurtriers…Sans morale, sans grandeur. Devant le public bourgeois du dix-neuvième, l'effet était garanti…   Scandale !

 

  

  1. III.             Régles bafouées et Parodie = désacralisation du théâtre 

a)  règles

Jarry bafoue les règles du théâtre et notamment la bienséance. Qui, rappelons-le Ici, vise à ce que le comportement des personnages soit conforme à leur âge, à leur condition sociale, aux mœurs et aux coutumes de leur pays (bienséance interne) et ne rien montrer qui puisse choquer le public, ne pas choquer sa sensibilité ni ses principes moraux . Elle interdisait donc la représentation sur scène d’actes trop violents (meurtres, suicides...) et des allusions trop marquées à la sexualité, à la nourriture, à la vie du corps en général. (Bienséance externe) Bref ! À peu près tout ce que Jarry s’amuse à faire.

Mais il bafoue aussi la règle de vraisemblance selon laquelle les faits doivent paraître vraisemblables aux spectateurs (il faut qu’ils aient l’illusion qu’ils assistent au déroulement d’une histoire réelle). Or ici, qu'il s'agisse des dérives langagières, ou de l'aspect caricatural des personnages, et ne permettent pas aux spectateurs de l'époque d'y voir quelque chose de réel.

Jarry se moque aussi de la réalité historique. Si Titus, Britannicus, Caligula sont des personnages bien réels de l'histoire, Ubu en revanche, n'a jamais été roi de rien…Par ailleurs, les termes Venceslas , Aigle Rouge de Pologne, Pologne , situent l'action dans une Pologne de fantaisie (l’Aigle Rouge est une décoration prussienne et non polonaise, Venceslas est le nom de deux rois de Bohême ayant régné en Pologne au XIV e siècle). Les indications spatio- temporelles sont donc volontairement confuses, ce qui crée un effet de décalage par rapport à une pièce classique.

De même, quel spectateur pourrait croire que des individus fomentant un complot pour « manger plus d'andouille » et pour avoir un chapeau de femme ! Ce n'est absolument pas crédible. Invraisemblable. Et là, Jarry ouvre la voie au théâtre de l'absurde qui se développera dans les années cinquante (Ionesco, Beckett..)

Les éléments de mise en scène choisie par Jarry sont aussi au service de l'invraisemblable : une toile unique servait de décor synthétique, représentant à la fois le palais royal, l’appartement des Ubu, le champ de bataille … Les acteurs jouaient en tenue de ville, en adoptant l’accent préconisé par Jarry. Ubu portait un crâne en forme de poire et un faux nez qui lui donnait une voix nasillarde. Il était également affublé d’un ventre en carton et en osier. Il y a donc une réelle volonté de se débarrasser du « carcan » des règles classiques, ce que les romantiques ont déjà commencé à faire quelques années plus tôt (Hugo, bataille d'Hernani).

Beaucoup d'éléments donc pour empêcher l’identification et l'illusion théâtrale. . Et c'est bien ce que l'on retrouvera dans les pièces de Ionesco ou de Beckett.

 

b)Parodie 

Enfin pour le spectateur bourgeois du dix-neuvième siècle, la dimension parodique est évidente. Tous tous ceux qui ont fréquenté le lycée ont lu Shakespeare… l’épigraphe les invite d’ailleurs à faire le lien :

Le contexte de Shakespeare est explicitement suggéré dès l’épigraphe du drame, car Ubu, son personnage principal, y est représenté comme l’auteur de toutes les tragédies célèbres de l’écrivain anglais.

Adonc le Père Ubu hoscha la poire Dont fut depuis nommé
Par les Anglois Shakespeare, Et avez de lui sous ce nom
Maintes belles tragédies par escript

 

Et ils auront tôt fait de reconnaître dans cette scène d'ouverture, la scène 7 de l’acte I de Macbeth :La situation est identique : la femme devient la tentatrice qui pousse son époux à usurper le pouvoir par le sang. Les personnages masculins sont au départ dans la même situation, c'est-à-dire qu'ils occupent un rang élevé, bénéficient tous deux de la reconnaissance royale. Enfin les personnages des deux pièces sont arrivistes, en veulent toujours plus. Jusqu’aux meurtres. Et le sang appelle le sang.

Certaines répliques de Macbeth sont très proches de celle d’Ubu au moins dans le fond si ce n'est dans la forme : « Ah ! bien père Ubu, te voilà devenu un véritable homme. » fait écho aux propos de Lady Macbeth « …Maintenant soyez plus que vous n’étiez, vous n’en serez que plus homme ».

La parodie tient aux éléments nouveaux : Jarry rejette la motivation psychologique des personnages et en fait des caricatures. Ils n’ont aucune grandeur. Ils ne sont que bestialité et brutalité alors que lady Macbeth est rongée par le remords et ne peux faire disparaître « cette tâche » sur ces mains. Et sa mort lui rend un peu de son humanité. Mais père et Mère Ubu sont des types…et les types ne meurent pas.

Ainsi par le rejet des bienséances, de la vraisemblance et la parodie du texte shakespearien, Jarry désacralise le théâtre et tend vers l’absurde. Le théâtre n’est pas là pour purger les passions ou donner une leçon morale. Il est aussi invraisemblable et absurde que le monde …

 

Conclusion :

Cette scène d’exposition est donc par bien des aspects une provocation. Certes elle en a les caractéristiques élémentaires mais elle ne laisse aucun doute sur ses intentions, dés le 1er mot. Place au burlesque, au grotesque et à la parodie à travers les répliques et les agissements de personnages caricaturaux, grossiers, vénaux, et répugnants qui semblent piétiner les grandes tragédies et même Shakespeare. Et pourtant,   la force de cette pièce   c’est de créer    l’idée d’un temps atemporel (époques historiques différentes, imprécision spatiale, visualisée par un décor synthétique, insolite, stylisé, créé à l’aide d’écriteaux, de pancartes, d’éléments, apparemment incompatibles, coexistant sur un même espace (le lit et l’arbre, la neige et la cheminée, etc), des costumes hétéroclites (hongrois, russes, polonais) que portent les personnages, différents accents (anglais, catalan, etc.)…. Cette imprécision spatiale et temporelle confère au texte de Jarry l’idée d’universalité et érige Ubu en type de la méchanceté et de la grossièreté humaine.

Le théâtre de Jarry annonce le théâtre de l’absurde dans lesquels les personnages sont confrontés à la vacuité de l’existence et à des préoccupations sans aucun intérêt et/ou à la violence meurtrière du professeur de La Leçon de Ionesco.

 

NB : Ionesco est aussi l’auteur d’un Macbett (si ! c’est bien écrit…Celui de Ionesco a 2 t)

 


 CARTE XMIND UBU

Ubu roi jarryUbu roi jarry (140.29 Ko)


 

 

Autres problématiques possibles :

  • Le comique au service d’une réflexion sur le pouvoir
  • Le comique basé sur le langage
  • Une scène burlesque
  • Cette scène remplit-elle les attentes d’une scène d’exposition ?
  • Quel est le caractère parodique de cette scène
  • Comment la parodie est-elle introduite dès la scène d'exposition ?

 


 


 

THEATRE ET REPRESENTATION

1.1       Théâtre et représentation : les mises en scène d’Ubu Roi

 

L’œuvre et ses représentations

Les œuvres théâtrales  sont à la fois texte et représentation. A propos  d’Ubu roi,   Jarry écrit: « Je pense qu’il n’y a aucune espèce de raison d’écrire une œuvre sous forme dramatique à moins que l’on ait eu la vision d’un personnage qu’il soit plus commode de lâcher sur une scène que d’analyser dans un livre » Dans Ubu roi,  l’analyse ne peut se passer de la réflexion sur les choix scénographiques auxquels la représentation de la pièce a donné lieu.

 

Ubu sur scène :

Au théâtre de l’Œuvre en 1896

Figure 2 Affiche de la 1° d'Ubu Roi

LA PIÈCE est créée au Théâtre de l’Œuvre en décembre 1896. Les costumes, les masques et les décors ont été réalisés avec l’aide des peintres Bonnard, Sérusier, Vuillard, Toulouse-Lautrec  .... Conformément au souhait de Jarry, une toile unique servait de décor synthétique, représentant à la fois le côté cour et le côté jardin,  le  palais  royal, l’appartement des Ubu, le champ de bataille, la caverne… Pour la musique, Lugné-Poe avait fait appel à Claude Terrasse, beau-frère de Bonnard. Les acteurs jouaient en tenue  de  ville,  en  adoptant l’accent préconisé par Jarry.

Les choix scénographiques de l’auteur furent toutefois loin d’être réalisés. Lugné-Poe avait fait appel à Firmin Gémier pour jouer le rôle d’Ubu. Supportant mal le masque, ce dernier portait un crâne en forme de poire et un faux nez qui lui donnait une voix nasillarde. Il était également affublé d’un ventre en carton et en osier. Le projet d’accrocher les comédiens à des fils comme des  pantins  avait  été  abandonné  car  trop  complexe.  Au  lieu  d’un  orchestre,  un  piano  et  des  cymbales assuraient le fond musical. Les répétitions avaient été trop courtes et des coupes avaient dû être opérées dans le texte, etc. Le soir de la répétition générale, le 9 décembre, pour calmer les sifflets et les cris de protestation du public, Gémier dut improviser une gigue avant de s’asseoir au bord de la scène, épuisé. Le lendemain, le soir de la première, il s’était muni d’un porte-voix pour couvrir le bruit de la salle…

 


 

     Au Théâtre des Pantins en 1898

Le musicien Claude Terrasse, compositeur de la partition accompagnant la pièce, accueille une  seconde  représentation  dans  son  atelier  (rebaptisé Théâtre des Pantins) en 1898. Les acteurs sont remplacés par des marionnettes actionnées par Jarry et son ami  Franc-Nohain. La pièce est alors bien reçue, mais le public est restreint et majoritairement  composé d’amis. Jusque dans les années 1950, les représentations d’Ubu roi sont assez rares et ne présentent pas d’innovations majeures  .

 

 


 

     Au TNP et au Palais de Chaillot en 1958

La mise en scène de Jean Vilar (TNP, Palais Chaillot, 1958), fondée sur une synthèse d’Ubu roi et d’Ubu enchaîné, et guidée par une interprétation résolument politique, fait date. Vilar confie  le  rôle  d’Ubu  à Georges Wilson, qui prend le parti d’intérioriser la cruauté du personnage et de tenir le juste milieu entre le comique et le tragique.

 


 

     Ubu en images

La version imaginée pour la télévision par Jean-Christophe Averty (1965), tout en restant fidèle au texte et à la musique d’origine, utilise les possibilités offertes par les nouvelles technologies (images vidéo, animation, technique du kinescopage, permettant de faire apparaître jusqu’à cinq plans différents sur le même écran) pour renouveler l’espace théâtral et le statut de l’acteur.

 

https://www.youtube.com/watch?v=bQIJiIQjoRU

 


 

     Au TNP en 1985

La mise en scène d’Antoine Vitez avec Jean-Yves Chatelais dans le rôle d’Ubu (TNP, 1985) propose une transposition moderne de la pièce : Ubu y apparaît en jeune bourgeois arriviste, image du jeune cadre dynamique prêt à tout pour réussir.

 


 

     Au festival d’Avignon en 2001

D’une façon plus traditionnelle mais non dénuée de trouvailles scénographiques, la mise en scène proposée par Bernard Sobel au festival d’Avignon (2001) redonne un souffle à une pièce appartenant désormais à l’institution littéraire. Souhaitant mettre en évidence la «banalité du mal », Sobel refuse de « cacher les acteurs sous les signes traditionnels d’Ubu ». Ses personnages sont  tous vêtus de costumes noirs et blancs et évoluent sur une gigantesque main gantée servant de décor.

 

 https://www.youtube.com/watch?v=231blacjZtg

 


 

     Au Musée d’Orsay en 2005

Signalons également la recréation moderne d’Ubu roi par la compagnie Ézéchiel Garcia-Romeu, présentée à l’auditorium du Musée d’Orsay en mai 2005 en marge d’une exposition consacrée au Théâtre de l’Œuvre. Fidèle à l’esprit dans lequel la pièce avait été créée, la représentation reprend la musique originale de Claude Terrasse et mêle le jeu d’acteurs vivants, la projection d’ombres et l’animation de marionnettes. http://www.ezequiel-garcia-romeu.com/ubu-roi--ezequiel-garcia-romeu.html#/p0

 


 

   Declan  Donnellan

Le metteur en scène britannique Declan Donnellan s'attelle avec brio à rendre le délire d'«Ubu roi», donnant un coup de fouet à cette pièce d'Alfred Jarry. Il traque avec lui la folie tapie sous les dehors de la civilisation.

 

Declan Donnellan situe la pièce dans un intérieur bourgeois intégralement blanc (une candeur qui ne fait pas long feu ; ça va saigner) et couvert d’une épaisse moquette – une  scénographie  parfaite  de  Nick Ormerod. Un petit couple s’affaire à la cuisine, patientant avant l'arrivée de leurs convives dans ce « confort qui fait bien déconner » moqué par Céline. Ils chuchotent des paroles étouffées, quasi inaudibles: un sabir de banalités et de conformisme. Leur fils (Sylvain Levitte) – un frère du petit Victor, dans la pièce de Roger Vitrac : Victor ou les enfants au pouvoir – caméra à la main filme, la « merdonité » de ce monde empaillé, qu’il abhorre. Et qu'il entend bien renverser.

Soudain, une stridence : la fameuse petite chandelle verte du Père Ubu illumine le salon. Le carcan craque. Monsieur et Madame deviennent les vociférants Père et Mère Ubu (alias Christophe Grégoire et Camille Cayol). Toute la représentation sera ainsi entrelardée de retours au réel – le dîner mondain et les amabilités

– après de longues glissades où l’imagination se lâche, en prise avec ses désirs profonds et mesquins, tapis aux tréfonds. Dans cet univers barbare, la moindre balayette devient une épée, un abat-jour une couronne, le canapé une grotte.

Malaise dans la civilisation ! « La civilisation exige souvent que ces sentiments soient ignorés, voire niés. Or, il y a un prix à payer pour la civilisation, et ce prix, parfois, c’est la folie », note Declan Donnellan. Familier de Shakespeare et  de Middleton,  le metteur  en scène retrouve ici  la folie et  les  sanguinolents  excès  de  ce théâtre élisabéthain qu'il maîtrise brillamment. Le royaume du Père Ubu est un territoire des passions primaires.

Et Ubu, quel est-il ? Avec ses manières à la Falstaff, ce despote tout plein d'un « infantilisme menaçant » est entraîné au meurtre, comme Macbeth par sa femme, chez Shakespeare. Jarry (un père pour le mouvement Dada) a logé en Mère et le Père Ubu une éructation de violence primitive. Ces fourbes épaulés par un lot de « palotins » et autres « salopins » frayent leur minable ascension parmi « un tas de saltimbanques [qui], pour se rendre intéressants, simulent la folie ». Et Jarry, dans cette jungle touffue, laisse le soin aux spectateurs de « disséquer la farce de la vérité ».

 Beau tour de force et d'esprit de la remarquable compagnie Cheek by Jowl, qui rend à la langue de Jarry sa superbe subversion, cette  inspiration  archaïque  qui  a  fascinée  le  psychanalyste  Jacques  Lacan  dans ses Écrits : ce « génie qui guida Jarry en la trouvaille de la condensation d'un simple phonème supplémentaire dans l'interjection illustre: merdre.

  Ces quelques exemples illustrent le défi que représente Ubu roi pour le metteur en scène, qui doit se poser la question de l’incarnation du personnage : Ubu doit-il être représenté par un acteur ou par une marionnette, doit-il porter la panoplie des attributs ubuesques ou être vêtu comme monsieur tout le monde ? Doit-on insister sur la monstruosité du personnage ou sur son universalité ?