A Camus, Caligula

Caligula, le vrai…

Caligula (31 août 12 à Antium - 24 janvier 41 à Rome) est le troisième empereur romain, régnant de 37 à 41, succédant à Tibère. Après un début de règne prometteur, où il est en grande faveur auprès du peuple romain, il devient peu à peu un empereur autocratique, délaissant et assassinant ceux qui avaient soutenu son ascension, tout en vouant une grande haine pour le Sénat. Il meurt assassiné par plusieurs membres de la garde prétorienne en 41 à Rome.


 

 L’auteur : Albert Camus

 

https://www.youtube.com/watch?v=mYNuc2rVP5A

 


 

  Le genre :

http://www.dailymotion.com/video/x4yp5_caligula-camus_school

 

Avec Caligula,   se joue une intrigue   qui interroge les limites de l’action humaine lorsque l’univers autour de nous perd tout sens. Cela amène Camus à interpréter de façon singulière la légendaire folie du personnage. Dans Caligula, il va rechercher non pas le tyran sanguinaire, mais l’individu épris d’absolu qui veut vivre radicalement son expérience d’homme en tirant parti des possibilités que lui offre son statut d’empereur. Caligula, comme Hamlet, entre dans une errance psychologique suite au décès d’un être cher. Lorsque la pièce commence, Drusilla, sa sœur et maîtresse, vient de mourir. À cet évènement, le jeune empereur disparaît pendant quelques jours, avant de revenir et d’expliquer que cette mort lui a fait réaliser « une vérité toute bête et lourde à porter. […] Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux ».

Avec la prise de conscience de la finitude humaine, il déclare que ce monde tel qu’il se présente à nous n’est pas tenable. Pour continuer à vivre, il a désormais besoin de la lune, enfin de quelque chose d’impossible qui vienne contrebalancer l’absolu de la mort. Il va justement faire de son règne un jeu avec l’impossible : en tant qu’empereur, il a les moyens d’imiter le chaos et l’arbitraire de la nature et s’érige ainsi en professeur de la vérité du monde, mais aussi de la liberté du monde. Autrement dit, il s’autoproclame maître de l’absurde, et son peuple va bientôt faire les frais de ses leçons. Il exécute froidement un citoyen alors qu’il dispense des faveurs à un autre et ce, sans la moindre raison. Il suit seulement une logique radicalisée à l’extrême. On suit les évolutions de son entourage, entre désarroi, révolte et fascination. Comment se positionner face aux terreurs d’un homme qui agit gratuitement, dans le plus grand désintérêt ?

 


 

  Le courant/Mouvement :XX°

L’absurde camusien

  • Renouvellement de la tragédie au xxe siècle,
  • Devenir du texte théâtral intimement lié à sa représentation sur scène

 


 

L’absurde selon Camus

  Le suicide (Le Mythe de Sisyphe, 1942)

  Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l'esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Ce sont des jeux ; il faut d'abord répondre. (…)

  Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c’est aux actions qu’elle engage. Je n’ai jamais vu personne mourir pour l’argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la Terre ou du Soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions.

 

 L’absurde (Le Mythe de Sisyphe, 1942)

  Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est le retour inconscient dans la chaîne, ou c'est l'éveil définitif. Au bout de l'éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude a quelque chose d'écœurant. Ici je dois conclure qu'elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n'ont rien d'original. Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l'occasion d'une reconnaissance sommaire dans les origines de l'absurde. Le simple « souci » est à l'origine de tout.

  De même et pour tous les jours d'une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours où il faut le porter. Nous vivons sur l'avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », « avec l'âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont admirables, car enfin il s'agit de mourir. Un jour vient pourtant et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu'il est à un certain moment d'une courbe qu'il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s'y refuser. Cette révolte de la chair, c'est l'absurde.

  Un degré plus bas et voici l'étrangeté : s'apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. Au fond de toute beauté gît quelque chose d'inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d'arbres, voici qu'à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointains qu'un paradis perdu. L'hostilité primitive du monde, à travers les millénaires, remonte vers nous. Pour une seconde, nous ne le comprenons plus puisque pendant des siècles nous n'avons compris en lui que les figures et les dessins que préalablement nous y mettions, puisque désormais les forces nous manquent pour user de cet artifice. Le monde nous échappe puisqu'il redevient lui-même. Ces décors masqués par l'habitude redeviennent ce qu'ils sont. Ils s'éloignent de nous. De même qu'il est des jours où, sous le visage familier d'une femme, on retrouve comme une étrangère celle qu'on avait aimée il y a des mois ou des années, peut-être allons-nous désirer même ce qui nous rend soudain si seuls. Mais le temps n'est pas encore venu. Une seule chose : cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c'est l'absurde.

  

 La révolte (extrait de L’Homme révolté, 1951)

  Voici le premier progrès que l'esprit de révolte fait faire à une réflexion d'abord pénétrée de l'absurdité et de l'apparente stérilité du monde. Dans l'expérience absurde, la souffrance est individuelle. À partir d'un mouvement de révolte, elle a conscience d'être collective, elle est l'aventure de tous. Le premier progrès d'un esprit saisi d'étrangeté est donc de reconnaître qu'il partage cette étrangeté avec tous les hommes et que la réalité humaine, dans sa totalité, souffre de cette distance par rapport à soi et au monde. Le mal qui éprouvait un seul homme devient peste collective. Dans l'épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le cogito dans l'ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l'individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes.

  

Proposition de synthèse :

L'Absurde

     Dans le langage courant, ce mot désigne ce qui n'a pas de sens (par exemple, une décision absurde). Ce concept a été défini par Camus dans Le Mythe de Sisyphe (1942), repris dans L'Etranger (1942), puis au théâtre dans Caligula et Le Malentendu (1944).      L'Absurde commence avec la prise de conscience du caractère machinal de l'existence et de la certitude de la mort à venir au bout d'une vie où le temps fait succéder inexorablement chaque jour l'un à l'autre (« Sous l'éclairage mortel de cette destinée, l'inutilité apparaît. Aucune morale, aucun effort ne sont a priori justifiables devant les sanglantes mathématiques de notre condition »). L'Absurde naît aussi de l'étrangeté du monde qui existe sans l'homme et qu'il ne peut véritablement comprendre.      L’absurde est ainsi la conséquence de la confrontation de l’homme avec un monde qu'il ne comprend pas et qui est incapable de donner un sens à sa vie (« Ce divorce entre l'homme et sa vie, l'acteur et son décor, c'est proprement le sentiment de l'absurdité. »)

 

La Révolte

     Pour Camus, il n'est pas question de renoncer face à l'absurdité de la vie. La révolte, concept développé par Camus dans L'Homme révolté en 1951,  est une réponse à l'absurde.

     Il s'agit pour Camus de dépasser l'absurde avec des moyens purement humains, sans chercher le secours d'une quelconque transcendance (par exemple, dans la religion)  ou d'une quelconque idéologie (par exemple, le marxisme ou l'existentialisme). Camus ne propose pas de solution toute faite et préétablie mais considère que cette révolte doit prendre la forme d'une action collective où l'homme est pleinement conscient de sa condition (« Je me révolte donc nous sommes », dira-t-il dans L'Homme révolte).

     C'est ainsi que la solidarité entre les hommes devient une valeur fondatrice dans La Peste et qu'elle permet de faire face à l'Absurde, comme en témoigne la lutte du docteur Rieux et des formations sanitaires à ses côtés. Rieux est alors l'exemple de l'homme révolté dont l'engagement individuel et collectif, avec des moyens uniquement humains, vient à bout de l'absurdité de la vie, symbolisée par le fléau de la peste.

 

Le Mythe de Sisyphe, A. Camus

On ne nous dit rien sur Sisyphe aux enfers. Les mythes sont faits pour que l'imagination les anime. Pour celui-ci on voit seulement tout l'effort d'un corps tendu pour soulever l'énorme pierre, la rouler et l'aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d'une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d'un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l'espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d'où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.  C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. À chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s'enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son des-tin. Il est plus fort que son rocher.  Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait ? L'ouvrier d'aujourd'hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins absurde. Mais il n'est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l'étendue de sa misérable condition : c'est à elle qu'il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

  Camus, Le mythe de Sisyphe (1942)


 

 


 

Propos de Camus dans l’édition américaine de son Théâtre (1957) :

« (…) Caligula est donc bien une pièce d’acteur et de metteur en scène. Mais bien entendu, elle s’inspire des préoccupations qui étaient les miennes à cette époque. La critique française, qui a très bien accueilli la pièce, a souvent parlé, à mon grand étonnement, de pièce philosophique. Qu’en est-il exactement ? Caligula, prince relativement aimable jusque là, s’aperçoit à la mort de Drusilla, sa sœur et sa maîtresse, que le monde tel qu’il va n’est pas satisfaisant. Dès lors, obsédé d’impossible, empoisonné de mépris et d’horreur, il tente d’exercer par le meurtre et la perversion systématique de toutes les valeurs, une liberté dont il découvrira pour finir qu’elle n’est pas la bonne. Il récuse l’amitié et l’amour, la simple solidarité humaine, le bien et le mal. Il prend au mot ceux qui l’entourent, il les force à la logique, il nivelle tout autour de lui par la force de son refus et par la rage de destruction où l’entraîne sa passion de vivre. Mais, si sa vérité est de se révolter contre le destin, son erreur est de nier les hommes. On ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. C’est pourquoi Caligula dépeuple le monde autour de lui et, fidèle à sa logique, fait ce qu’il faut pour armer contre lui ceux qui finiront par le tuer. Caligula est l’histoire d’un suicide supérieur. C’est l’histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l’homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu’aucun être ne peut se sauver tout seul et qu’on ne peut être libre contre les autres hommes.

Il s’agit donc d’une tragédie de l’intelligence. D’où l’on a conclu tout naturellement que ce drame était intellectuel. Personnellement, je crois bien connaître les défauts de cette œuvre. Mais je cherche en vain la philosophie dans ces quatre actes. Ou, si elle existe, elle se trouve au niveau de cette affirmation du héros : Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. Bien modeste idéologie, on le voit, et que j’ai l’impression de partager avec M. de La Palice et l’humanité entière. Non, mon ambition était autre. La passion de l’impossible est, pour le dramaturge, un objet d’études aussi valable que la cupidité ou l’adultère. La montrer dans sa fureur, en illustrer les ravages, en faire éclater l’échec, voilà quel était mon projet. Et c’est sur lui qu’il faut juger cette œuvre.» 

Lecture du texte par Théâtre Off Marseille

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Le texte : Albert Camus, Caligula (1944), Acte I, scène 8.

La scène 8 marque la véritable entrée en action de Caligula : elle est la première manifestation de l'exercice de son pouvoir. La rapidité du passage de la décision à l'exécution retrouve le rythme farcesque de l'Ubu Roi d’Alfred Jarry : le plan "génial" de Caligula n’est guère qu'une manière un peu plus abstraite d'utiliser le "crochet à nobles" ou le "voiturin à phynances" du "héros", créé par Jarry. Il s'agit sans doute moins d'influence que de recours aux mêmes procédés, à des degrés différents, d'accélération, de schématisation, et de grossissement. Les mécanismes mis en place par Caligula, fondés sur l'arbitraire et la tyrannie, sont à peine moins spectaculaires que les scènes de guignol représentées par Ubu, et fonctionnent d'une façon semblable : "Avec ce système, disait Ubu (acte III, scène 4), j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m'en irai". Si les raisons de Caligula ne sont pas les mêmes que celles d'Ubu, les résultats ne diffèrent pas beaucoup. Dès cette scène, qui fait apparaître, successivement - et l'ordre ici n'est certainement pas arbitraire - le thème de la condamnation et celui de la culpabilité générale, Caligula souligne lui-même les prémisses de la démonstration quasi mathématique que constitueront les actes suivants. Poussant jusqu'au bout le raisonnement implicite que, selon lui, contiennent les paroles de l'intendant, poursuivant sa terrifiante prise des mots au sérieux, il en conclut à la nullité de la vie humaine. Dès lors, plus rien n'entravera sa logique, puisque le pouvoir lui donne les moyens de l'exercer sans limites.

 A Rome en 37 av JC, Caligula, jeune empereur se transforme en tyran après la mort de sa sœur Drusilla 

 [La scène se passe à Rome au Ier siècle. Caligula est empereur ; Caesonia est sa favorite. Caligula s'assied près de Caesonia.]

 

CALIGULA

Ecoute bien. Premier temps : tous les patriciens1, toutes les personnes de l'empire qui disposent de quelque fortune - petite ou grande, c'est exactement la même chose - doivent obligatoirement déshériter leurs enfants et tester2 sur l'heure en faveur de l'Etat.

L'INTENDANT

Mais, César3...

CALIGULA

Je ne t'ai pas encore donné la parole. A raison de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages dans l'ordre d'une liste établie arbitrairement. A l'occasion, nous pourrons modifier cet ordre, toujours arbitrairement. Et nous hériterons.

CAESONIA, se dégageant.

Qu'est-ce qui te prend ?

CALIGULA, imperturbable.

L'ordre des exécutions n'a, en effet, aucune importance. Ou plutôt ces exécutions ont une importance égale, ce qui entraîne qu'elles n'en ont point. D'ailleurs, ils sont aussi coupables les uns que les autres. Notez d'ailleurs qu'il n'est pas plus immoral de voler directement les citoyens que de glisser des taxes indirectes dans le prix de denrées dont ils ne peuvent se passer. Gouverner, c'est voler, tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour moi, je volerai franchement. Ça vous changera des gagne-petit4. (Rudement, à l'intendant) Tu exécuteras ces ordres sans délai. Les testaments seront signés dans la soirée par tous les habitants de Rome, dans un mois au plus tard par tous les provinciaux. Envoie des courriers.

 

L'INTENDANT

César, tu ne te rends pas compte...

CALIGULA

Ecoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l'importance, alors la vie humaine n'en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu'ils tiennent l'argent pour tout. Au demeurant, moi, j'ai décidé d'être logique et puisque j'ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J'exterminerai les contradicteurs et les contradictions. S'il le faut, je commencerai par toi.

L'INTENDANT

César, ma bonne volonté n'est pas en question, je te le jure. 

CALIGULA

Ni la mienne, tu peux m'en croire. La preuve, c'est que je consens à épouser ton point de vue et à tenir le Trésor public pour un objet de méditations. En somme, remercie-moi, puisque je rentre dans ton jeu et que je joue avec tes cartes. (Un temps et avec calme.) D'ailleurs, mon plan, par sa simplicité, est génial, ce qui clôt le débat. Tu as trois secondes pour disparaître. Je compte : un... L'intendant disparaît.

 

 
1. patriciens : membres des grandes familles romaines, qui disposent de nombreux privilèges.
2. tester: établir son testament.
3. César: titre qui désigne tous les empereurs Romains.
4. gagne-petit : personne qui exerce un métier rapportant peu d'argent.






CORRIGE LECTURE ANALYTIQUE



Caligula composé à partir de 1938 ne sera publié qu'en 1945 puis représentée en 1946 au théâtre Hébertot, à Paris. (Gérard Philipe dans le rôle-titre). La pièce appartient au cycle de l'absurde avec L'Etranger et Le Mythe de Sisyphe.
Caligula repose sur une source historique puisque le sujet est emprunté à l'histoire romaine tirée de La vie des douze Césars de Suétone (biographe romain). Successeur de Tibère, le Caligula historique a régné de 37 à 41. Le début de son règne fut « vertueux » et d'une curieuse maladie l'aurait rendu fou et il serait alors devenu un empereur autocratique tyrannique et assassin. Lui-même mourra assassiner par la garde prétorienne en 41. Toutefois Camus a toujours affirmé ne pas vouloir écrire une pièce historique et ce qui l'intéresse dans Caligula, ce n'est pas   le tyran sanguinaire mais l'individu épris d'absolu qui veut vivre son expérience d'homme en tirant parti des possibilités que lui offre son statut d'empereur.
Lorsque la pièce commence, sa sœur et maîtresse, Drusilla, vient de mourir. Le jeune empereur disparaît alors quelques jours et lorsqu'il revient, il explique que cette mort lui a fait réaliser « une vérité toute bête et lourde à porter. (…) Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux ».
La scène 8 de l'acte I marque donc la véritable entrée en action de Caligula. Elle est la première manifestation de l'exercice de son pouvoir. Caligula informe son intendant, en présence de sa vieille maîtresse Caesonia, de ses intentions …
Notre analyse tentera de montrer comment se justifie la naissance du tyran. Pour cela nous analyserons tout d'abord la manifestation d'un pouvoir arbitraire  qui se substitue au destin  puis nous nous interrogeons sur le rôle de la logique comme preuve de la domination de l’absurde.
 
  1. I.               Affirmation d'un pouvoir arbitraire
A la scène précédente, de retour après trois jours de disparition, Caligula est assailli par l'Intendant qui lui soumet des questions de finances publiques : « Le Trésor, mais c'est vrai, voyons, le Trésor, c'est capital  » (I, 7). Ce jeu de mot inaugure le grand jeu de Caligula, un jeu qui doit éduquer ces enfants de patriciens et de sénateurs à la conscience du néant
Car, si Drusilla, sœur et amante dans la fleur de l'âge, a été engloutie par le néant, tout le monde, jeune ou vieux, riche ou pauvre, est appelé à mourir sur le champ, ou plus tard, peu importe : tout n'est qu' arbitraire et hasard, c’est notre condition. Caligula va donc lui-même se substituer au destin, frapper de mort arbitrairement. Il va tuer les riches patriciens, dans un ordre indifférent… 
 
Répartition de la parole :
L’intendant et la maîtresse s’expriment très peu.   C’est Caligula   qui domine la scène. Il a le premier et le dernier mot : « écoute bien… »/« Quatre secondes pour disparaître… »
Il n'y a pas de place pour le dialogue.
Il y a cinq répliques de Caligula dont certaines s'apparentent davantage à des tirades compte-tenu de leur longueur.
La seule phrase complète que prononce l'intendant est une phrase de soumission : « César, ma bonne volonté n'est pas en question, je te le jure »
 
Pouvoir abusif ou absolu qui se manifeste par :
–      l'emploi du mode impératif : « écoute »
–      L’emploi du futur à valeur d’ordre : « tu exécuteras… » ; « Les testaments seront signés… »
–      des phrases injonctives : « écoute bien » ; « écoute-moi bien, imbécile »
–      des menaces : « J’exterminerai les contradicteurs et les contradictions » ; « s'il le faut, je commencerai par toi » 
–      Le sentiment de sa puissance : « moi , j’ai décidé… » ; « j’ai le pouvoir »
–      formule d'insistance : « tous »/« toutes »/« petites ou grandes » ; « doivent obligatoirement » ;  « « tous les habitants »/« tous les provinciaux »…
 
Caligula ne supporte aucune répartie :
-       Il interrompt l’intendant : « je ne t'ai pas encore donné la parole » ou dans la dernière réplique : « tu as trois secondes pour disparaître. Je compte : un… »
-       Qu’il s’agisse de l'intendant ou de Caesonia, leurs tentatives échouent. Caligula n'écoute   que lui.
 
Il faut que tout se fasse très vite
-       « sur l’heure » ; « sans délai », « les testaments seront signés dans la soirée par tous les habitants de Rome »
 
Un projet démentiel :
-       S’emparer de l’héritage des praticiens et de tous les sujets : » déshériter tous les enfants et tester sur l’heure en faveur de l'État »
-       exécuter tout le monde « dans l'ordre d'une liste établie arbitrairement » et dont l'arbitraire lui-même peut être modifié arbitrairement…
 
Lexique du meurtre :
-       « ferons mourir » ; »exécutions », « exterminer »…
Rien ne doit résister au projet de Caligula : « j'ai exterminé les contradicteurs et les contradictions » ; le moyen le plus sûr de supprimer les contradictions, c'est de supprimer les contradicteurs !
 
 
 
II. Une logique implacable au-delà du bien et du mal 
 
Pour Caligula, le nouvel ordre des valeurs sera donc fondé sur une valeur suprême arbitrairement choisie, celle du Trésor. Valeur qui deviendra   l'obligation des obligations. Il s’agira donc, en toute logique, de faire entrer des deniers dans les caisses de l'Etat, par tous les moyens. 
Caligula exprime donc une  morale purement formelle, par delà bien et mal, puisque les valeurs traditionnelles n’ont plus de sens devant l’absurde réalité.   L'absurde inaugure et consacre donc la domination incontestée de la seule logique, ce que Caligula explique en ces termes à l'intendant :
« Ecoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l'importance, alors la vie humaine n'en a pas.  On peut y voir un sophisme (Argument, raisonnement qui, partant de propositions vraies, ou considérées comme telles, et obéissant aux règles de la logique, aboutit à une conclusion inadmissible.
 Ou Argument, raisonnement ayant l'apparence de la validité, de la vérité, mais en réalité faux et non concluant, avancé généralement avec mauvaise foi, pour tromper ou faire illusion.)
 
 
Un plan clair et efficace :
  1. obligation de déshériter les enfants : « tous les  patriciens… Doivent obligatoirement déshériter leurs enfants »
  2. et doivent « tester sur l’heure en faveur de l'État »
  3. ils seront exécutés « dans l'ordre d'une liste établie arbitrairement »
  4. « les testaments seront signés dans la soirée par tous les habitants de Rome, dans un mois plus tard par tous les provinciaux »
 
 
Un raisonnement logique dans sa structure, 
-       Le raisonnement de Caligula s'appuie sur la logique. Il affirme : « j'ai décidé d'être logique » il poussera cette logique jusqu'à l'extrême que lui permet son pouvoir : « et puisque j'ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter »
-        il s'appuie aussi avec une certaine mauvaise foi  sur ce qu'il dit être le raisonnement de ses sujets et de son intendant : « tout ce qui pense comme toi »/« je consens à épouser ton point de vue »  «  je rentre dans ton jeu et joue avec tes cartes » poussant le cynisme jusqu'à demander des remerciements « remercie-moi »
-       Cette logique implacable repose sur deux postulats : tout le monde est coupable et « gouverner c'est voler ».  
-       Structurellement, discours très bien construit qui utilise les connecteurs logiques, les coordinations, les connecteurs temporels.
 Ainsi ligne  x à ligne x : « en effet »- « ou plutôt » ; « ce qui entraine » ; « d’ailleurs », »Mais »
Puis réplique suivante :
« Si…alors »
-        
 
 
Mais absurde dans ses propos et ses effets
 
Puisque Caligula se substitue au destin, il se fait aussi absurde que lui.
Il se contredit lui-même mais cela n’a aucune importance : son pouvoir lui permet de modifier l'ordre du monde à sa guise, et d’être aussi absurde que la vie humaine
-       L’arbitraire n'est pas la logique. Or Caligula affirme qu'une liste sera établie arbitrairement/cet arbitraire sera modifié lui-même arbitrairement.
-       Les fortunes qu'elle soit « petite ou grande » sont équivalentes : il ne fait aucune différence entre les choses objectivement quantifiables
-       les exécutions ont une importance égale : Caligula en déduit qu'elles n'ont pas d'importance du tout
-       Ce n’est pas parce que le trésor a de l'importance que la vie humaine  n'en a pas contrairement à ce qu’énonce    Caligula : « tout ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu'ils tiennent l'argent pour tout » mais puisqu'il l’énonce et qu’il a le pouvoir, cela devient vrai…
 
 
 
Pistes pour la conclusion :
 
Confronté au néant et à l'absurde après la mort de Drusilla, Caligula est pris d'un « besoin d'impossible ». Il va utiliser son pouvoir pour transformer son empire en état  sanguinaire  et tyrannique en se substituant au destin et aux dieux.
Dans la scène I de l'acte 8   nous voyons donc la naissance du tyran et les mécanismes qui le font agir.
La réponse de Caligula à l'absurde - cette rencontre entre l'appel de l'homme et le silence déraisonnable du monde- c’est la logique.  Il se fait professeur d'absurde à l'usage des hommes: « Je me suis fait destin. J'ai pris le visage bête et incompréhensible des dieux » (III, 2).
 
 
Ouverture 
Cette scène n'est pas sans rappeler celle du « crochet à nobles » d’Ubu dans la pièce de Jarry. Même si les motivations des deux tyrans ne sont pas les mêmes.
Le cri de Munch et l’expressionnisme allemand ?
La croix vide de Munch (voir iconographie autour du Mal)
Paul Nizan, dans Les chiens de garde :
« L'intelligence (...) sert à tout, elle est bonne à tout, elle est docile à tout (...). Intelligence utile au vrai, au faux, à la paix, à la guerre, à la haine, à l'amour. ... Cette grande vertu est simplement technique   ».
 
 
 
CARTE XMIND DU TEXTE

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THEATRE ET REPRESENTATION


 



 

Théâtre et representation

La mise en scène de Stéphane Olivié-Besson est tout simplement magistrale. Dès le commencement, la scénographie évoque l’imagerie lumineuse et solennelle de la Rome impériale. Une clarté toute méditerranéenne inonde le plateau et cinq hautes constructions de bois rappellent d’antiques colonnes. Les changements de décor, au début de chaque acte, s’organisent autour de ces simples éléments de départ. À chaque fois, l’image est sobre mais saisissante, qu’il s’agisse de la nuit étoilée ou d’une salle du palais ornée de crânes de cerf. Les jeux de lumière ajoutent réalisme et inquiétude aux agencements scéniques. Des variations musicales ponctuent les moments forts du dialogue et complètent magnifiquement la gravité du visuel. Enfin, les costumes ravissent le regard. Le contexte dans son ensemble nous invite à pénétrer dans cet espace grandiose que nous fantasmons quand nous pensons à la Rome impériale.

 

Stupéfiant Bruno Putzulu http://www.theatre-video.net/video/Caligula-bande-annonce

C’est dans ce cadre superbe que s’inscrit le jeu des comédiens. Avant tout saluons très bas la prestation de Bruno Putzulu, absolument remarquable dans le rôle de Caligula. Son interprétation, très nuancée, ne diabolise pas le personnage. Bien au contraire, en nous livrant sa douleur, il fait naître en nous de l’empathie, une empathie mal assumée, puisque comme Cherea, sénateur conspirant contre Caïus, nous préférons vivre dans un monde sain plutôt que dans un monde logique. Le jeu de Bruno Putzulu, ajouté à la puissance du texte de Camus, suscite en nous une réelle admiration pour le courage et l’exigence d’une pensée qui se veut cohérente jusqu’au bout et ne recule pas face aux abîmes métaphysiques de ses conséquences. Ici se révèle toute la pertinence de la direction d’acteur. Le Caligula de Stéphane Olivié-Bisson révolte et émeut. Dans les deux cas, la grandeur l’emporte. Pour ce qui est du reste de l’équipe sur le plateau, là encore la réussite se révèle totale. Cécile Paoli incarne superbement une Caesonia en apparence complice des divagations de son amant, mais secrètement insoumise à sa logique dévorante. Les sénateurs affichent chacun un profil bien dessiné. Il faut souligner la prestation discrète mais tout en finesse du jeune acteur Maxime Mikolajczak, dans le rôle de Scipion. Enfin Claire‑Hélène Cahen est souveraine dans le personnage de Drusilla, la sœur morte qui vient saluer Caligula depuis l’au-delà. Elle nous met véritablement en présence de l’absence. L’introduction d’un revenant par Stéphane Olivié-Bisson est un beau clin d’œil à l’imaginaire antique où se mêlent vivants et esprits, et donne un souffle shakespearien à la pièce. Chapeau bas, donc, pour ce spectacle qui s’adresse aux pensées les plus vertigineuses et intimes des spectateurs, mais aussi à leur sensibilité la plus belle. 

Émilie Boughanem (france Culture)

 


 

Caligula, d’Albert Camus medias

http://www.franceculture.fr/blog-les-trois-coups-2014-02-26-«-caligula-»-d’albert%C2%A0camus-critique-les%C2%A0celestins-a%C2%A0lyon

Extrait 1https://www.youtube.com/watch?v=U4wVdHuRmkU

Extrait 2