Lettre à P. Demeny

 

L’essentiel sur Rimbaud et la lettre du voyant

et lien avec Le Bateau ivre

 

L’œuvre poétique de Rimbaud a bouleversé la poésie. Pourtant, c’est  une oeuvre écrite en cinq- six ans, (entre 15 et 20 ans) , puis il se tait à jamais. A 20 ans, il a déjà tout écrit… L’homme « aux semelles de vent » ( selon l’expression de Verlaine), ne cesse alors de voyager,  et part faire fortune en Abyssinie. Paul Verlaine résume ainsi la vie de Rimbaud   : « ... il ne fit plus rien que de voyager terriblement et de mourir très jeune ».(37 ans)D’abord admirateur des Parnassiens et même des romantiques, il les rejettera ensuite, « écoeuré » par leur lyrisme. Il veut et va renouveler totalement la création poétique. 

Dans sa lettre du 15 mai 1871 à Paul Demeny, Rimbaud expose son programme poétique : "Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens". Ainsi, "il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues".Si pour les romantiques le moi créateur est aussi le moi du poète, pour Rimbaud… « Je est un autre ». C’est à dire que pour lui, la création poétique n’a rien à faire avec l’expérience personnelle (sauf dans les poèmes de prime jeunesse comme Roman et encore). Le moi du poète est donc un autre moi, impersonnel. C’est pourquoi le  poète doit  « être voyant, se faire voyant » pour  « arrive(r) à l’inconnu! ».Ce que cherche à atteindre Rimbaud, c’est donc cet inconnu. Et la poésie naitra de la torture infligée au moi conscient. C’est pourquoi le voyant devient « le grand malade, le grand criminel, le grand maudit » et « le Suprême Savant! », « car il arrive à l’inconnu ». Et il y arrive par le langage.Il faut, dit Rimbaud « trouver une langue » qui résumera tout « parfums, couleurs, sons ».

Le poète est aussi un « voleur de feu » un Prométhée, et sa fonction est de    donner à l’humanité « de nouvelles formes de langage » –, qu’il aura été chercher « là-bas » dans l’inconnu. C’est ça la poésie pour Rimbaud.  L’écriture de Rimbaud est l’expérience des limites…  

   

  Le Bateau ivre illustre parfaitement le projet rimbaldien.   

Les cinq premières strophes racontent comment un bateau rompt ses amarres : c'est le poète rompant avec les normes de la poésie, les conventions de la morale, l'idéologie dominante de la société. Il faut le lire comme un // entre le récit d’un voyage maritime et d’un voyage en poésie. Voyage effectué par un adolescent.

Les expériences du bateau ce sont celles de Rimbaud.

Les « haleurs » du navire sont pour Rimbaud les traditions poétiques qu’il abandonne, les conventions qu’il lâche. Les liens se font par les métaphores. Quant aux fleuves impassibles, ils sont l’équivalent de la société du XIX° que rejette Rimbaud qui la trouve stérile, figée,  étouffante… Le massacre des haleurs, c’est l’image de cette séparation avec le monde d’avant. Rimbaud le rebelle va, comme le navire « descendre » où il veut … peut-être…où en Enfer.. Après la séparation avec la société du XIX°/ fleuve paisible vient le temps de la liberté illustré par l’univers marin agité  ce ,"tohu-bohu".

Le bateau « fugue » comme le poète. Peu lui importe les dangers, seule compte l’euphorie de la liberté…  

  • Les strophes 6 à 17 évoquent les aventures maritimes étourdissantes de l'épave à la dérive : c'est le poète arrivant "à l'inconnu". Le monde et la poésie ne font qu’un. Les sens sont surpuissants et s’emparent de tout. "J'ai vu  affirme la certitude de ses visions. "Je sais”. La vraie vie est "ailleurs", dans la vérité absolue des délires de l'imaginaire, dans cet autre monde recréé par l’alchimie du verbe(du mot), monde de "neiges éblouies", de "sèves inouïes". C’est par le langage que  Rimbaud cherche à réinventer le monde. Toutes les ressources du langage poétique sont mises à contribution pour entraîner le lecteur dans cette fête des sens et lui donner l'impression du nouveau : jeux de sonorités, rythmes berceurs, couleurs crues, associations de mots inattendues, mots rares ou inventés, effets synesthésiques, métaphores insolites. Métaphores, visions se succèdent, s’entrechoquent et s’expriment à travers les sonorités, les hyperboles. La syntaxe réunit paysages, hommes, objets,  bêtes.. .   Le poète voyant - pour dire le monde, les visions- a besoin d’une nouvelle langue, qu’il invente. La fascination du poète pour l’aventure, fût-ce au prix du naufrage et de la mort. Car c’est bien de Rimbaud qu’il s’agit à travers le « bateau ivre ». C’est d’ailleurs ce qui lui arrivera…

   Mais il y a danger a ainsi quitter l’ici pour l’ailleurs.

 Enfin, les strophes 18 à 25 disent l'épuisement du poète et sa nostalgie du vieux monde : c'est le moment où, "affolé", le "voyant" doit se résigner à "crever" ("dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables", comme dit la lettre), abandonner ses visions avec la consolation de les avoir vues. Et l’on passe  du poète-bateau au poète égaré, assourdi par les oiseaux "criards" .

Le désenchantement pousse à renier la révolte, à désirer le retour au sein de l’univers familier de la société stérile…  L’aventure a mené au désespoir  Il est temps de revenir à l'abri derrière les "anciens parapets".  L’euphorie, le sentiment de liberté,  la jouissance que ressent le voyant  s’effacent devant l’amertume. Il a vu oui- mais n’a rien conquis.   C’est encore un échec.  Désenchanté, le poète aspire au suicide. 

  • Les dernières strophes réduisent le désir de mers lointaines à la petite mare de l’enfance.  Nostalgie de ce temps que les mots n’ont pas permis de quitter malgré tout le pouvoir qu’on leur avait donné… Immense déception.

Et pourtant, pas question de rentrer au port. Le langage, les mots n’ont pas tenu leurs promesses. N’ont pas suffi à construire le monde du voyant    Mais impossible pour lui de revenir en arrière : "Je ne puis plus". Sa haine, son dégout du monde ancien est trop fort.  Tout le dernier quatrain refuse ce monde ancien :   traditions,   honneurs "drapeaux et flammes", héritages intellectuels, contraintes ... 


Mais   même si les mots ne suffisent pas à changer le monde et la vie, même si l'on peut se perdre dans les mots comme on se noie dans l'océan, cette expérience est primordiale, essentielle et débouchera vers un nouvel ailleurs. Dans le poème, Rimbaud fait donc l’expérience de l’échec. Il le raconte, mais le dépasse. Il peut désormais prendre un nouveau départ. Et se faire voyant encore et plus. 

Le poème, dans sa forme est très conventionnel. La versification aussi. Rien de révolutionnaire dans la forme. L’écriture n’est pas encore libérée comme elle le sera par la suite.  Néanmoins, le jeune Rimbaud essaie, s’essaie à des métaphores, des bouleversements  sémantiques et lexicaux, mais finit par s’y perdre. Le langage ne lui a pas apporté le miracle qu’il en attendait. Par contre  cette conscience de l’échec de sa démarche débouchera sur le Rimbaud génial des Illuminations. Il lui faut aller ailleurs et plus loin. Mais même là,presque toutes ces Illuminations s’achèvent par l’irruption de la „réalité rugueuse à étreindre”.

 

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// possibles :

  • Chez Mallarmé,   le voyage, c’est le poème lui-même ;
  • chez Baudelaire, le voyage est un testament/ Une fuite vers l’ailleurs, l’idéal ;
  • chez Rimbaud il est un départ vers le grand poète « voyant » qu’il deviendra.  Il est aussi le poème, l’écriture.