Corpus voyages et voyageurs

Objet d'étude : FORMES DE L'ARGUMENTATION

Regards de voyageurs au XVIII°

 

Voyageurs du desert

Source :http://expositions.bnf.fr/marine/grosplans/index.htm

 

Cette année, le corpus choisi nous conduira sur les pas de voyageurs fictifs ou non... 

Histoire et histoire littéraire :   XVIII°

  • Les Grandes découvertes (XV°-XVI°)
  • Les Lumières

 

Les textes en analyse :

  • Montesquieu, Lettres persanes, Lettre  XXX , 1721
  • Bougainville, Voyage autour du monde (1772)
  • Diderot, Supplément au voyage de Bougainville,
  • Voltaire, Candide, Le nègre de Surinam

 

Documents complémentaires

  •  Marco Polo, Le Livre des Merveilles
  • J.de Léry, Voyage en terre de Brésil
  • Swift, Voyage en Lilliput 
  • Paul Valéry

 

  •  Lectures cursives obligatoires :  
  •  L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikéa, Romain Puértolas
  • Voltaire, Candide (voir le site de la BNF https://candide.bnf.fr)

Histoire des arts : 

  •  Gauguin et Tahiti

 




 

I. Petit rappel : Des grandes découvertes à la colonisation

On désigne par « grandes découvertes » cette période de l’Histoire, entre le XIIIe et le XVIe siècle, où les Européens, pour des raisons commerciales et religieuses, mais aussi par curiosité, sont partis à la découverte du reste du monde. Certains explorateurs sont restés célèbres (Marco Polo, Christophe Colomb, Vasco de Gama, Magellan) non seulement pour leurs découvertes, mais aussi parce qu’ils nous ont raconté des aventures extraordinaires.

Mais ces découvertes vont modifier la vision que l'homme a du monde, le confronter à d'autres cultures...et engendrer l'ethnocentrisme et le colonialisme. 

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Capture d ecran 2015 08 18 a 10 10 23Cliquez sur la carte...

 

https://www.lesbonsprofs.com/notion/histoire-geographie-2e/nouveaux-horizons-geographiques-et-culturels-des-europeens-a-l-epoque-moderne/l-elargissement-du-monde

  

Les humanistes de la Renaissance voyagent en Europe, correspondent entre eux en latin, échangent textes et découvertes ( voir exemple du Hollandais Erasme, ami de l’Anglais Thomas More…souvent cité dans les copies.) Du Bellay fera le voyage à Rome.  

La découverte du Nouveau Monde au XVIème siècle stimule la curiosité, éveille des convoitises  mais elle conduit aussi à une remise en question de nos valeurs, de nos coutumes. Montaigne est l’un des premiers à inciter les voyageurs à ne pas rester " couverts et resserrés ", à s’ouvrir au " plaisir de la variété " et surtout à découvrir que " chaque usage a sa raison " Cette affirmation , plus largement développée dans le chapitre Des Coches  ouvre la voie à la réflexion moderne sur " la relativité des cultures ". 

 

****

Au XVIIIème siècle on retrouve ces déplacements  et les philosophes sont même parfois contraints à quitter leur pays (exil en Angleterre puis errance de Voltaire au retour de la Prusse avant son installation très stratégique à Ferney près de Genève où il joue à " l’aubergiste de l’Europe "….)  

A travers ces voyages, humanistes et philosophes sont à la recherche d’idées, de découvertes qui feront avancer l’humanité puisque majoritairement ils ont foi dans le progrès de l’homme et qu’ils sont tournés vers l’action.Ils cherchent aussi des modèles pour les promouvoir (Montesquieu et Voltaire voient dans l’Angleterre un modèle politique plus équilibré et un exemple de tolérance) ou les contester ( les utopies, que ce soit celle de T.More ou de Voltaire prennent souvent le contre pied d’une réalité : ce souverain que l’on embrasse sans façon dans l’Eldorado et qui aide Candide à quitter son pays est bien sûr le contre modèle de Frédéric de Prusse).

 Les voyages permettent aussi d’effectuer des relevés de faune et de flore, de réaliser des observations astronomiques et météorologiques, de tester les nouvelles théories sur la longitude... On compte au sein des équipages de nombreux scientifiques dont les tâches et les fonctions se complètent. Minéralogistes et jardiniers sont chargés de faire des prélèvements et d’analyser les échantillons de flore, botanistes et peintres effectuent des relevés, astronomes, météorologistes et horlogers œuvrent ensemble pour une meilleure navigation. Chaque expédition est ensuite  publiée sous la forme de récit de voyage

 

 Ces expéditions s’inscrivent dans le contexte du mouvement des Lumières, caractérisé par la volonté de connaître et un engouement pour les sciences et les techniques (cf : les Encyclopédies en Angleterre, puis en France)  Ce goût pour la science influence   les décisions des rois à financer des expéditions. Sans pour autant perdre de vue, évidemment, les questions de prestige. Enfin,  les intérêts économiques ne sont pas absents.  

 

La découverte d’autres pays, d’autres peuples va favoriser l’ouverture à d’autres cultures

 

 Encore au XVIIIème siècle, alors que notre connaissance du monde s’est élargie, que l’imaginaire se nourrit de récits de voyageurs comme Bougainville mais aussi de la littérature de ces pays lointains , on retrouve dans les textes des philosophes un écho, souvent ironique, de la curiosité superficielle à l’égard du Persan ou de celui qui a " un corps tout noir ". Voltaire s’amuse de la naïveté de Candide découvrant émerveillé les mœurs de l’Eldorado et concluant après la très sérieuse discussion avec le bon vieillard : " Il est certain qu’il faut voyager ".

En effet le voyage est une étape nécessaire dans la formation de l’esprit. Déjà présent dans l’idéal pédagogique des humanistes, il est au cœur de l’initiation de Candide. " Chassé du paradis terrestre " ou plutôt du paradis illusoire du château, allégorie de l’optimisme dogmatique de Pangloss, il lui faudra beaucoup voyager pour oser enfin interrompre son maître et tirer la leçon de ses expériences et de ses rencontres.

Enfin le changement de perspective lié au voyage permet aux humanistes et aux philosophes de critiquer notre société.

  Il est le moyen de se libérer des préjugés, du poids de la Tradition et de l’Autorité .Déjà présente chez Montaigne cette idée va être exploitée par les philosophes : sous un regard neuf " candide ", " ingénu " (Voltaire nous guide par le choix de ses titres), nos coutumes découvrent soudain leur arbitraire et leur ridicule . Cf. Les Lettres Persanes ou Candide .

  Dans ces récits de voyage réels ou fictifs s’exerce l’ironie à l’égard de notre religion, de nos mœurs  et se découvrent aussi nos propres fantasmes comme la fascination des voyageurs occidentaux pour la liberté supposée des mœurs qu’ils découvrent.

C'est le mythe du bon sauvage, trés présent au XVIII°     


DevoirsLIRE JUSQU'ICI  et  :

Essayez de repérer les infos principales pour répondre (oralement) à ces 3 questions :

- quelles époques sont concernées ? 

- qu'apportent ces voyages ? (16° mais surtout 18°)

- En quoi permettent-ils aux écrivains philosophes de porter un regard neuf sur la société du XVIII° ?

 (Evidemment; vous pouvez continuer la lecture si vous le souhaitez...)


 

Le Mythe du bon sauvage :

Les carnets de voyage des grands explorateurs depuis la fin du XV° nous révèlent l'existence d'autres peuples, d'autres coutumes, d'autres cultures, d'autres religions. L'Europe prend conscience qu'elle n'est plus seule au monde. Par ailleurs, Nicolas Copernic ( 1473 - 1543) démontre que la terre est ronde et qu'elle tourne, puis Galilée ( 1564-1642) prouve que la terre tourne autour du soleil. C'en est fini du géocentrisme, c'est la naissance de l'héliocentrisme. Tous ces éléments révolutionnent les systèmes de pensée, et le rapport à Dieu.

     Dés le XVI° avec Montaigne  dans les Essais ( Des Cannibales et Des Coches), se dessine un portrait de ce que l'on appellera au dix-huitième siècle le "bon sauvage". Les peuples du Nouveau monde sont décrits comme   purs et innocents. On y fait l'éloge de leurs qualités morales, la loyauté, la franchise, le courage, la fermeté, la constance, de leur bon sens, de leur habileté. Ils n'attachent à l'or et aux pierres précieuses qu'une importance esthétique et ne s'en servent que pour rendre leurs villes plus belles  Ils ne connaissent ni l'envie ni la jalousie et ne se s'adonnent à aucune guerre de conquête. La propriété privée n'existe pas, ni  la notion de classe sociale. A la sagesse des "barbares" qui sont hospitaliers et qui vivent tranquillement au sein d'une nature luxuriante, s’ oppose la cruauté des Européens qui ne pensent qu'à s'enrichir, qu'à détruire, qu'à asservir. 

Voici ce qu'écrit Montaigne dans un extrait Des Coches dans les Essais

     "  ...    nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toute sorte d'inhumanité et de cruauté, à l'exemple et patron de nos mœurs. ... Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l'épée, et la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre ! Mécaniques victoires. Jamais l'ambition, jamais les inimitiés publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités et calamités si misérables."

Cet extrait de Montaigne trouve un écho dans le discours du vieillard du Supplément qui met en garde les Tahitiens contre les Européens et qui dénonce les effets pervers des Européens sur les tahitiens (Voir le texte N°3 Diderot)

Les récits de voyages sont de plus en plus nombreux au XVIII°.  Très appréciés du public de l'époque, ils véhiculent l'image idyllique du "bon sauvage" et leur bonheur semble incontestable : ils sont vigoureux, simples, obéissant à la mère nature, généreux, libres de toute contrainte sociale ou politique, ils sont ignorants de la corruption, des sciences et des civilisations, ils respectent une morale naturelle qui leur dicte le respect d'autrui et de faire le bien de tous. En aucun cas leur morale n'est subordonnée à l'idée de religion, ils se contentent de croire en une volonté suprême qui meut l'univers et la nature. Ces peuples nouveaux incarnent une sorte de pureté originelle. Le dix-huitième siècle voit en eux la parfaite harmonie entre l'homme et la nature, loin de tous préjugés, de quelque ordre que ce soit.

    Le dix-huitième siècle utilise l'image du "bon sauvage" pour donner une leçon de relativisme. Le Tahitien de Diderot ou le Huron de Voltaire, par leurs modes de vie différents de ceux des Européens, donnent à voir une autre façon de vivre et d'être heureux. La diversité des attitudes, des comportements, permet un élargissement de l'esprit et engendre la réflexion sur la sens de la vie. Dés lors, l'esprit critique se développe et permet de porter un regard nouveau sur soi et de se demander selon quelle légitimité l'Européen veut-il imposer ses façons de penser. Ce n'est pas sans raison si ce siècle appelé " des Lumières" s'interroge sur les fondements de la société dans laquelle il vit et remet en cause certains de ses principes. 

    En effet, les pays découverts, libres de toute convention sociale politique ou religieuse sont l'occasion de dénoncer le poids de l'absolutisme royal, du conformisme social et religieux. L'intolérance et les inégalités sont au centre des préoccupations des philosophes du dix-huitième, j'en veux pour preuve le sujet du concours proposé par  l'académie de Dijon en 1754 : " Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle."  

 Le "bon sauvage" : un mythe

    Un mythe, et non pas un réalité. Conformément à sa définition le mythe désigne un récit symbolique et figuratif qui révèle une vérité, " un mensonge qui dit vrai", selon la formule de Cocteau. Le "bon sauvage" symbolise les aspects de la condition humaine et traduit ses aspirations à savoir, la quête du bonheur et d'une vie harmonieuse. En proposant une vision idyllique, utopique, du primitif naïf, bon, vivant en osmose parfaite avec la nature qui le fait vivre, le dix-huitième siècle exprime son désir d'un bonheur simple et traduit aussi ses angoisses. On peut y voir un regret d'une forme de paradis perdu. D'ailleurs, il convient de souligner que même Rousseau, dans la préface de son discours sur l'origine des inégalités, présente l'homme à l'état de pure nature comme étant un idéal et non une réalité : " ...un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être jamais existé, qui probablement n'existera jamais..." et dans le début de son discours il précise que même à sa création, l'homme ne connaissait pas l'état de nature : " Il n'est même pas venu dans l'esprit de la plupart des nôtres ( philosophes) de douter que l'état de nature eût existé, tandis qu'il est évident, par la lecture des livres sacrés, que le premier homme, ayant reçu immédiatement des Dieu des lumières et des préceptes, n'était point lui-même dans cet état...."

Source:   http://elisabeth.kennel.perso.neuf.fr/le_mythe_du_bon_sauvage.htm

 

 Les dérives liées aux explorations…

Dés le XVI°

Les découvertes du Nouveau Monde par les premiers grands explorateurs comme Colomb ont conduit à des massacres, des génocides…Des civilisations ont été dévastées, anéanties (Mayas, Aztèques par les Espagnols, Quasi anéantissement des indiens d’Amérique par les colons européens et la conquête de l’ouest…)

Extrait Aguirre ou la colère de Dieu de Herzog,1972

Au milieu du XVIII éme siècle, le domaine colonial français constitué depuis 1533,et après quelques pertes, comprend :

  • en Amérique : les pays du Saint Laurent et des Lacs, la Louisiane, les Petites Antilles (Martinique et Guadeloupe), la moitié de Saint Domingue et la Guyane.
  • en Afrique : des établissements au Sénégal (Saint Louis et Gorée.
  • dans l’océan Indien : l’île Bourbon et l’île de France (île Maurice).
  • des comptoirs en Inde : Pondichéry, Calicut, Mahé, Yanaon, Karikal.

Au XIX° l’expansion coloniale s’étendra beaucoup…




 


L'ESPRIT DES LUMIERES

http://expositions.bnf.fr/lumieres/expo/salle1/index.htm

La pensée des Lumières s'est constituée au XVIIIe siècle dans plusieurs pays d'Europe, mais elle éclaire et explique encore nos comportements, parce qu'elle est au fondement de notre identité moderne. Laïcité, mœurs, éthique, rapport aux autres, criminalité, dérives de la science… tant de débats soutiennent aujourd'hui son actualité. Qu'on les accuse d'être à la source de nos maux passés et présents – colonialisme, génocide, règne de l'égoïsme ; ou bien, au contraire, qu'on les appelle à combattre nos tares actuelles et futures, les Lumières restent présentes parmi nous. 

L'esprit des Lumières
Le ressort fondamental des Lumières, c'est l'exigence d'autonomie des sujets, des hommes, ainsi débarrassés des tutelles extérieures. Par là s'affirment la liberté de l'individu et la souveraineté du peuple. Cette émancipation des contraintes anciennes est accompagnée par l'instauration de nouveaux principes régulateurs : la meilleure justification de nos actions est qu'elles servent le bien-être humain ; tous les hommes, appartenant à la même espèce, possèdent des droits inaliénables.
 

 
  (Source BNF)


Les philosophes du XVIII°

 


Plusieurs films permettent de comprendre "l'Esprit des Lumières" :
Ridicule de P. Lecomte (1996)
 

Les Liaisons dangereuses  

Beaumarchais, L'insolent (1996)


Le Libertin (comédie mais passage interessant sur Diderot et l'encyclopédie)Film entier


 

Que savez-vous du XVIII° siècle ?

Faites ce petit quiz pour faire le point...

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Tiers etat



ANALYSE DES TEXTES

TEXTE N°1

Montesquieu vu par Bruna...

Bruna montesquieu

Montesquieu, Lettres persanes, Lettre LXXXV, 1721

Montesquieu

Charles de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu (1689-1755 ) d'une famille de magistrats de bonne noblesse   près de Bordeaux. Ses parents ont choisi un mendiant pour être son parrain pour que toute sa vie il se souvienne que les pauvres sont ses frères.
Après ses études de droit, il devient conseiller auprès du parlement de Bordeaux en 1714. En 1716, il hérite de la fortune de son oncle, de la charge du président à mortier (bonnet de velours) du parlement et du nom de Montesquieu.
Délaissant sa charge dès qu'il le peut, Montesquieu s'intéresse au monde et aux plaisirs. Il se passionne pour les sciences et mène des expériences (anatomie, botanique, physique...) puis oriente sa curiosité vers les hommes et l'humanité à travers la littérature et la philosophie. Dans les Lettres persanes , qu'il publie anonymement en 1721 en Hollande, il dépeint admirablement, sur un ton humoristique et satirique, la société française à travers le regard de visiteurs perses.

Après son élection à l'Académie française (1727), Montesquieu réalise un long voyage à travers l'Europe (Hongrie, Italie, Hollande, Angleterre), de 1728 à 1731, où il observe attentivement la géographie, l'économie, la politique, les moeurs des pays qu'il visite. De retour au château de la Brède, il accumule de nombreux documents et témoignages pour préparer l'oeuvre de sa vie,  l'Esprit des lois  (1748) qui rencontre un énorme succès.   Il envisage trois types de gouvernement : la république, la monarchie et le despotisme. Il y défend le principe de séparation des pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire.  L'Esprit des lois  inspirera les auteurs de la Constitution des Etats-Unis de 1787 et ceux de la Constitution française de 1791.

Très critique envers l'absolutisme et ses travers sociaux, Montesquieu qui croit à la nécessité des réformes souhaite pour la France une monarchie constitutionnelle à l'anglaise. (Sorce "la toupie.org)

Montesquieu vu par Justine D.


 

Les Lettres persanes

Publiées anonymement à Amsterdam en  1721 , Les Lettres persanes  suivent une double mode : celle de l'Orient et celle du roman par lettres. Les Lettres permettent' une réflexion philosophique sur la relativité des coutumes et la recherche d'un ordre universel bâti sur la raison.  Deux Persans, Usbek et Rica,  entreprennent un long voyage  entre 1712 et 1720, qui les conduit d'Ispahan (Perse) à Paris. Ils écrivent à ceux restés en Perse et reçoivent eux-mêmes des lettres.  Ainsi la forme épistolaire par l'échange des lettres multiplie les points de vue, relativise les jugements émis par les personnages ET permet à Montesquieu (1689-1755) d’unir la fiction romanesque et la satire des mœurs et des institutions de son temps..  On a souvent au XVIII°, ce regard étranger ou naif d'un étranger (cf.Candide). C'est déjà le cas au XVI°   dans le chapitre Des Cannibales des Essais de Montaigne    

 Le "regard persan" favorise ainsi l'ironie à l'égard de coutumes décrites d'un autre point de vue , le vocabulaire persan appliqué à des valeurs occidentales ridiculise leur ethnocentrisme. A la surprise manifestée par les Persans répond d'ailleurs un autre étonnement : celui des Parisiens, condensé par la formule célèbre de la lettre XXX « Comment peut-on être Persan ? »Ainsi, dans cette lettre LXXXV, sous le masque du shah de Perse,  Soliman, qui aurait voulu faire expulser tous les Arméniens de son royaume, ou les obliger à se faire Mahométans, se cachent, en effet, Louis XIV et la politique menée contre les Protestants.

 

Rica à Ibben, à Smyrne.

Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sor- tais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entourait. Si j’étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quel- quefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu’il a l’air bien per- san ». Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.

Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à la charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’ha- bit persan, et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique ; car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche ; mais, si quelqu’un par hasard apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aus- sitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »

De Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712. Montesquieu, Lettres persanes, lettre XXX, 1721. 

 

 

 

 

Préparation

 

Proposition de lecture analytique

Carte xmind du texte


 

TEXTE N°2 

Bougainville, Voyage autour du monde, 1771

Bougainville est à la fois un militaire, un homme de salon, type parfait de l'homme des Lumières. Il connaît les philosophes, a lu les anciens, s'intéresse aux sciences et mène par ailleurs une vie libertine.

Bougainville rêve de fonder de nouvelles colonies .Le secrétaire d’État à la Marine accepte de le laisser explorer ce qu’on appelle alors “ le Grand Océan ” (le Pacifique).Bougainville embarque avec des navigateurs confirmés, mais aussi des membres de l’Académie des sciences, en particulier le naturaliste Commerson.
La boudeuse bougainvilleParti de Brest le 15 novembre 1766, à bord du navire La Boudeuse,  Bougainville gagne les Malouines, puis Montevideo, passe le détroit de Magellan et, de là, se dirige franchement vers l’Ouest. Tahiti est jointe au début d’avril 1768. Bougainville et ses hommes vont y rester neuf jours.

Le 15 mai 1771, paraissent à Paris les premiers volumes de son Voyage autour du Monde . Il s'agit de la relation d'une expédition faite au nom du roi de 1766 à 1769 à laquelle est lié l'accomplissement d'un certain nombre de missions: il s'agit tout d'abord de remettre entre les mains des Espagnols les îles Malouines, puis de faire route vers la Chine par la mer du Sud ; ceci pour reconnaître dans l'Océan Pacifique "les côtes gisantes entre les Indes et la côte occidentale de l'Amérique". Il faudra ensuite profiter de l'absence totale d'établissement d'autres nations dans une contrée encore mal connue, pour envisager la possibilité de prise de possession française ("...aussitôt que le sieur de Bougainville aura atterri dans ces lieux inconnus, il aura soin de faire planter en différents endroits des poteaux aux armes de France et d'en dresser des actes de prise de possession au nom de sa Majesté..."). C'est au cours de cette expédition que les Français vont faire escale à TahitiBougainville a  d'ailleurs ramené avec lui un Tahitien qui va exciter la curiosité des Parisiens jusqu'à son départ en 1770 et susciter des débats sur la question centrale de l"'homme naturel", de l"'homme sauvage".

 


 

 

Petit quiz sur la vidéo

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Découverte de Tahiti 


 
J’ai plusieurs fois été  me promener dans l’intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d’Éden : nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse, sans aucun des inconvénients qu’entraîne l’humidité. Un peuple nombreux y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous trouvions des troupes d’hommes et de femmes assises à l’ombre des vergers ; tous nous saluaient avec amitié ; ceux que nous rencontrions dans les chemins se rangeaient à côté pour nous laisser passer ; partout nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une joie douce et toutes les appa- rences du bonheur.
Je fis présent au chef du canton où nous étions d’un couple de dindes et de canards mâles et femelles ; c’était le dernier de la veuve. Je lui proposai aussi de faire un jardin à notre manière et d’y semer différentes graines, proposition qui fut reçue avec joie. En peu de temps Ereti (1)  fit préparer et entourer de palissades le terrain qu’avaient choisi nos jardi- niers. Je le fis bêcher ; ils admiraient nos outils de jardinage. Ils ont bien aussi autour de leurs maisons des espèces de potagers garnis de girau- mons, de patates, d’ignames et d’autres racines. Nous leur avons semé du blé, de l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs, des oignons et des graines potagères de toute espèce. Nous avons lieu de croire que ces plantations seront bien soignées, car ce peuple nous a paru aimer l’agriculture, et je crois qu’on l’accoutumerait facilement à tirer parti du sol le plus fertile de l’univers.
Les premiers jours de notre arrivée, j’eus la visite du chef d’un canton voisin, qui vint à bord avec un présent de fruits, de cochons, de poules et d’étoffes. Ce seigneur, nommé Toutaa, est d’une belle figure et d’une taille extraordinaire. Il était accompagné de quelques-uns de ses parents, presque tous hommes de six pieds(2) . Je leur fis présent de clous, d’outils, de perles fausses et d’étoffes de soie. Il fallut lui rendre sa visite chez lui ; nous fûmes bien accueillis, et l’honnête Toutaa m’offrit une de ses femmes fort jeune et assez jolie. L’assemblée était nombreuse, et les musiciens avaient déjà entonné les chants de l’hyménée(3). Telle est la manière de recevoir les visites de cérémonie.

 

Bougainville, Voyage autour du monde (1771)

 

 (1)Chef de la tribu indigène rencontrée par Bougainville à Tahiti.
 (2)un pied = 30 cm environ.
 (3)chants d’hyménée : chants qui accompagnent normalement une cérémonie de mariage.

 

Préparation
 
1 Relevez les termes qui appartiennent au champ lexical du regard. Par quel thème ce champ lexical est-il prolongé ?
2 Relevez les modalisateurs. Quelle attitude révèlent-ils de la part de Bougainville ?
3 Quelles informations Bougainville apporte-t-il sur Tahiti ?
4 Comment se passe la rencontre entre Bougainville et les Tahitiens ?  
5 Montrez que Bougainville développe une vision humaniste de l’Autre.

   

 

Proposition de lecture analytique

Carte xmind du texte

 


 

Pour les curieux...

Une équipe de scientifiques ( cartographes, astronomes, botanistes)  accompagne l'expédition de Bougainville. Philibert Commerson, médecin naturaliste du voyage, découvre sur cette côte brésilienne, un arbrisseau à la floraison éblouissante. Il le nomme Bougainvillea en l'honneur du chef de l'expédition.
 

Bougainvillier commerson

84465189 p


TEXTE N°3

 D. Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, 1772

Biographie de Diderot

Ecrivain et philosophe, Diderot (1713-1784) est une grande figure du mouvement des Lumières. Maitre d’œuvre  avec d’Alembert de l’Encyclopédie (rédigée entre 1751 et 1772) Diderot sera toute sa vie confronté à la censure et devra s’exiler pour continuer à publier ses œuvres. Il s’est essayé à peu près à tous les genres : roman, théâtre, critique d’art et bien sûr dialogue philosophique.

Le Supplément au voyage de Bougainville :

En 1771, Bougainville, grand explorateur Français, avait publié Voyage autour du monde dans lequel il relatait son voyage à Tahiti et dans les régions avoisinantes.(Voir texte n°2) Cet ouvrage provoqua un grand engouement des Français pour Tahiti. Diderot voulut apporter un regard critique à la découverte de Bougainville et publia en 1772 un Supplément au voyage de Bougainville dans lequel il fait entendre un autre discours, celui d’un indigène, un chef tahitien qui s’adresse directement à Bougainville.

 

Analyse du texte

 

Diderot, Supplément au voyage de Bougainville

Laisse-nous nos moeurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manque-t-il à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie, mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils n'auraient à obtenir de la continuité de leurs pénibles efforts que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler, quand jouirons- nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras. Laisse-nous reposer ; ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. 

 

 

 

Proposition de lecture analytique

Carte xmind du texte

 

 

 

QUESTIONS POSSIBLES ENTRETIEN

Ce que vous savez des Lumières (XVIII°) (voir fiche)

  • Quels autres écrivains philosophes de cette période connaissez-vous ?
  • Quels ont été les grands combats du XVIII°/ Quelles en sont les grandes idées ?
  • Quels moyens littéraires utilisent les philosophes du XVIII° pour faire passer leurs idées ?

Argumentation directe et indirecte (voir fiche sur argu) Apologue (conte philosophique- Candide)

  • En quoi ce texte est-il représentatif des valeurs des « Lumières » ?
  • Quelles nouvelles visions de l'Humain la rencontre avec des civilisations différentes donne-t-elle ?
  • Le texte de Diderot s’appuie-t-il sur une argumentation directe ou indirecte ?
  • Indirecte dans la mesure ou ce dialogue est inventé (même s’il se base sur des faits réels)
  • Différencier convaincre/persuader (voir fiche)
  • Qu’est-ce qu’un apologue ? Ce texte en est-il un ? (voir fiche)

 


TEXTE N°4

Voltaire, Candide, chapitre

François-Marie Arouet est issu d'un milieu bourgeois, son père était notaire. Il fait de brillantes études chez les jésuites.   Une altercation avec le chevalier Rohan-Chabot le conduit à  la Bastille, puis le contraint à un exil de trois ans en Angleterre. Au contact des philosophes d'Outre-Manche où la liberté d'expression était alors plus grande qu'en France, il s'engage dans une philosophie réformatrice de la justice et de la société

De retour en France, Voltaire poursuit sa carrière littéraire avec pour objectif la recherche de la vérité et de la faire connaître pour transformer la société. Au château de Cirey, en Champagne, il écrit des tragédies ("Zaïre", "La mort de César"…)  . Il critique la guerre ,les dogmes chrétiens et le régime politique en France, basé sur le droit divin, dans les Lettres philosophiques (1734). 

 Son conte,"Zadig" l'oblige à s'exiler à Potsdam sur l'invitation de Frédéric II de Prusse, puis à Genève. Voltaire s'installe définitivement à Ferney, près de la frontière Suisse, où il reçoit toute l'élite intellectuelle de l'époque tout en ayant une production littéraire abondante.

En 1759, Voltaire publie "Candide", une de ses oeuvres romanesques les plus célèbres et les plus achevées. S'indignant devant l'intolérance, les guerres et les injustices qui pèsent sur l'humanité, il y dénonce la pensée providentialiste et la métaphysique de Leibniz. Avec ses pamphlets mordants, Voltaire est un brillant polémiste. Il combat inlassablement pour la liberté, la justice et le triomphe de la raison (affaires Calas, Sirven, chevalier de la Barre...). En 1778, il retourne enfin à Paris etmeurt peu de temps après. 

Esprit universel ayant marqué le siècle des "Lumières", défenseur acharné de la liberté individuelle et de la tolérance, Voltaire  laisse une oeuvre considérable. A cause de la censure, la plupart de ses écrits étaient interdits. Ils étaient publiés de manière anonyme, imprimés à l'étranger et introduits clandestinement en France. 

 

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Candide, conte philosophique

 

Candide se présente d'abord comme un récit de voyage sur le mode du périple, en grande partie maritime, comme c'est la mode au XVIII ème siècle. Le voyage permet ainsi de découvrir le vaste monde et d'amener une réflexion sur les références culturelles en se décentrant de l'Europe. La fin en Propontide dans l'Empire Ottoman est très significative à cet égard : le personnage ne revient pas « à la case départ » et ne regagne aucunement le paradis illusoire du château situé sur le vieux continent.

Le conte présente ensuite des aspects marqués d'exotisme, voire de récit d'aventures romancées. On découvre des faits culturels pittoresques ou décalés. Il s'agit par là de divertir, de plaire ou de captiver parfois de façon un peu polissonne, comme le manifestent l'épisode des Oreillons ou les récits des malheurs de la vieille.

Mais le voyage, qui démarre d'emblée après l'expulsion de Thunder Ten Tronckh, prend essentiellement une dimension initiatique pour le personnage central, dans la mesure où le conte fonctionne comme un roman d'éducation pour un jeune homme naïf, en proie à l'erreur idéologique. Il s'agit de faire découvrir au protagoniste et au lecteur le mal dans les diverses parties du monde et d'en souligner l'universalité, sous des aspects différents (physique, métaphysique, moral, politique et social) sur plusieurs continents. A l'issue du périple, le personnage au nom emblématique aura changé en profondeur, complètement transformé, déniaisié, et désormais autonome. Le conte rappelle quelque peu l'itinéraire d'un roman picaresque, confrontant son héros aux diverses réalités sociales.

Les étapes du voyage répondent autant à une volonté de recenser les formes diverses du mal qu'à la logique géographique d'un itinéraire. Chaque arrêt dans l'espace permet ainsi au fil des brefs chapitres de découvrir un malheur, d'appréhender un problème spécifique pour l'humanité.

Quelques jalons notables dans ce véritable "guide du dérouté" appréhendant les facettes du malheur sur un "rythme infernal" :

  • l'arrogance de la noblesse en Westphalie,
  • la guerre chez les Bulgares /Abares,
  • l'intolérance aux Pays Bas,
  • le mal physique et le fanatisme avec l'Inquisition au Portugal ;
  • le passage dans le Nouveau Monde amène la découverte de l'oppression des Indiens par les Jésuites au Paraguay, celle de l'esclavage au Surinam ; l
  • le retour en Europe permet l'appréhension de l'ennui existentiel à Venise,
  • regard critique et satirique sur la Grande-Bretagne et la France avant un repli quasi stratégique dans l'Empire Turc, lui-même accablé par le despotisme... Nulle échappatoire donc dans ce monde-ci, en dehors de l'Eldorado.

L'essentiel du voyage s'accomplit bien dans un monde (tristement) réel, en dehors de cet espace imaginaire et idyllique où Candide ne reste pas d'ailleurs. Eldorado demeure un pur espace mythique, fonctionnant dans le conte comme une utopie qui sert essentiellement à définir des valeurs ou à poser des repères, des critères de comparaison pour l'Europe et la France. Voltaire préfère revenir à la réalité en ramenant ses personnages marionnettes dans l'espace ordinaire pour proposer des solutions "réalistes".

Le chapitre liminaire et la conclusion du chapitre XXX opposent enfin, de façon symbolique, deux espaces différents sous divers aspects, et contraires qui résument l'itinéraire du conte. On peut y pointer des polarisations tangibles qu'il faudrait analyser :

  • Europe/ Orient
  • Monde chrétien / musulman
  • Château / métairie
  • Monde de l'oisiveté aristocratique / ferme où chacun travaille à parité
  • Paradis illusoire au nom ostensiblement fantaisiste / jardin modeste
  • Famille fermée, repliée sur elle-même, sur les codes du passé / communauté ouverte...
     

Le déplacement dans l'espace a permis au protagoniste de mûrir, de sortir du monde des discours livresques, théologico-métaphysiques, de passer du temps des illusions, celui de l'optimisme idéologique, au temps de la réalité et de l'action, même si celle-ci reste modeste, rabougrie dans le cadre étriqué d'un jardin. Ainsi, le héros peut s'émanciper de son maître à penser Pangloss, incarnant une image caricaturale de la philosophie de Leibniz. Ce modeste espace, peu édénique, propose pourtant de réelles valeurs et définit des lignes d'action.

 

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite.
– « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais- tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ?
– J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre.
– Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ?

– Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait :  » Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux, tu as l’honneur d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère.  » Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible.

– Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme.
– Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo.
– Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal ».
    Et il versait des larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dans Surinam.

 

Proposition d'analyse

Carte Xmind du texte



 

TEXTES COMPLEMENTAIRES

Swift, Voyage à Lilliput, 1726, chapitre 1

Où l’on voit Lemuel Gulliver, chirurgien de marine, naviguer vers Bristol. Après un naufrage, il se retrouve sur l’île de Lilliput, dont les habitants, les Lilliputiens, ne mesurent qu'environ six pouces de haut (env. 15 cm). Plusieurs aspects de la société lilliputienne semblent bien plus avancés que l'Angleterre de l'époque, pourtant les peuples passent leur temps à faire la guerre. Après bien des aventures, Gulliver découvre l'origine de la guerre entre Lilliput et Blefuscu qui est l'île voisine : un roi a voulu imposer le côté par lequel devaient être cassés les œufs à la coque ; d'où le nom des partisans de chaque doctrine, les Gros-boutiens et les Petits-boutiens. À la fin du récit, Gulliver doit fuir Lilliput pour Blefuscu : en effet, en ayant refusé d'asservir les Blefusciens vaincus et surtout à la suite d'un complot fomenté par le Grand Amiral et certains ministres lilliputiens, il perd les grâces de l'Empereur. S'il restait, il se risquerait à une sentence d'arrachement de ses yeux, l'Empereur ayant atténué la peine prévue par les ministres : la mort. Il parvient finalement à retrouver un navire au large pour retourner en Angleterre.(wikipedia)


Mais la fortune devait disposer de moi tout autrement. Quand ces gens virent que je me tenais tranquille, ils cessèrent de me tirer des flèches, mais je devinai au bruit grandissant autour de moi que leur nombre se multipliait ; à environ deux toises de mon corps, au niveau de mon oreille droite, j'entendis pendant plus d'une heure des bruits de coups de marteau : il semblait que des ouvriers étaient au travail ; et quand enfin je pus tourner la tête de ce côté, autant que fils et chevilles me le permettaient, je vis, à quatre pieds et demi au-dessus du sol, un échafaudage sur lequel quatre de ces indigènes pouvaient tenir, avec deux ou trois échelles pour y monter. De cette plate-forme, un d'entre eux, qui me semblait être une personne de qualité, m'adressa une longue harangue dont je ne compris pas le moindre mot. Mais je devrais dire d'abord qu'avant de commencer son discours cet important personnage s'était écrié par trois fois : Langro dehul san (ces mots ainsi que les précédents me furent par la suite répétés et expliqués). Sur quoi cinquante hommes s'avancèrent et coupèrent les liens qui retenaient encore le côté gauche de ma tête, ce qui me permit de la tourner à droite et d'observer la physionomie et les attitudes de celui qui devait parler. C'était un homme entre deux âges, et plus grand que tous ceux qui l'entouraient : l'un était son page, et portait la queue de sa robe, il semblait un peu plus grand que mon majeur, tandis que les deux autres le soutenaient de chaque côté. Il se montra orateur accompli et je pus discerner dans son discours des mouvements successifs et divers de menace, de promesse, de pitié et de bonté. Je répondis brièvement mais sur le ton le plus humble, levant ma main gauche et mes yeux vers le soleil, comme pour le prendre à témoin. Je commençais à sentir les tortures de la faim, car j'avais mangé pour la dernière fois plusieurs heures avant de quitter le navire, et j'étais tellement harcelé par cette exigence de la nature, que je ne pus m'abstenir de traduire mon impatience (enfreignant peut-être ainsi les règles de la stricte civilité) en portant plusieurs fois le doigt à la bouche pour montrer le besoin que j'avais de nourriture. Le Hurgo (c'est ainsi que parmi eux on appelle un grand seigneur, comme je l'ai su, depuis) me comprit fort bien. Il descendit de la tribune et donna l'ordre d'appliquer contre mon côté plusieurs échelles sur lesquelles montèrent bientôt une centaine d'hommes ; ils se mirent en marche vers ma bouche, chargés de paniers pleins de victuailles, préparés et envoyés par les ordres du Roi, dès que Sa Majesté avait eu connaissance de mon arrivée.


 

« Déguisement et subversion au XVIIIe siècle », Paul Valéry in Variété II (1930)

L'on créa donc assez souvent, pour instrument de la satire, un Turc, un Persan, quelquefois un Polynésien ; et quelquefois encore, pour changer le jeu et prendre sa référence jusqu'à mi-chemin de l'infini – un habitant de Saturne ou de Sirius, un Micromégas ; parfois un ange. Et tantôt c'était la seule ignorance ou la seule étrangeté de ce visiteur inventé qui formait le ressort de ses étonnements et le rendait ultra-sensible à ce que l'habitude nous dérobe ; et d'autres fois, on le douait d'une sagacité, d'une science ou d'une pénétration surhumaines que ce fantoche faisait peu à peu paraître par des questions d'une simplicité écrasante et narquoise.

Entrer chez les gens pour déconcerter leurs idées, leur faire la surprise d'être surpris de ce qu'ils font, de ce qu'ils pensent, et qu'ils n'ont jamais conçu différent, c'est, au moyen de l'ingénuité feinte ou réelle, donner à ressentir toute la relativité d'une civilisation, d'une confiance habituelle dans l'Ordre établi... C'est aussi prophétiser le retour à quelque désordre ; et même faire un peu plus que de le prédire.

Maurice quentin de la tour jean jacques rousseau after 1753 n 1735929 0

Critiques de Rousseau (note du Discours sur l'origine de l'Inégalité)  

On admire la magnificence de quelques curieux qui ont fait faire à grands frais des voyages en Orient avec des Savants et des Peintres, pour y dessiner des masures et y déchiffrer ou copier des inscriptions ; mais j'ai peine à concevoir comment dans un siècle où l'on se pique de belles connaissances, il ne se trouve pas deux hommes bien unis, riches, l'un en argent, l'autre en génie, tous deux aimant la gloire et aspirant à l'immortalité dont l'un sacrifie vingt mille écus de son bien et l'autre dix ans de sa vie à un célèbre voyage autour du monde, pour y étudier non toujours des pierres et des plantes, mais une fois les hommes et les moeurs, et qui, après tant de siècles employés à mesurer et à considérer la maison, s'avisent enfin d'en vouloir connaître les habitants.

13Les Académiciens qui ont parcouru les parties Septentrionales de l'Europe et Méridionales de l'Amérique avaient plus pour objet de les visiter en Géomètres qu'en Philosophes. Cependant, comme ils étaient à la fois l'un et l'autre, on ne peut pas regarder comme tout à fait inconnues les régions qui ont été vues et décrites par les la Condamine et les Maupertuis. Le Joaillier Chardin qui a voyagé comme Platon, n'a rien laissé à dire sur la Perse : la Chine paraît avoir été bien observée par les Jésuites. Kempfer donne une idée passable du peu qu'il a vu dans le Japon. A ces relations près, nous ne connaissons point les Peuples des Indes Orientales, fréquentées uniquement par des Européens plus curieux de remplir leurs bourses que leurs têtes. L'Afrique entière et ses nombreux habitants, aussi singuliers par leur caractère que par leur couleur, sont encore à examiner ; toute la terre est cou-verte de Nations dont nous ne connaissons que les noms, et nous nous mêlons de juger le genre humain !

Travaux

 TRAVAUX SUR L'OBJET D'ETUDE

I. Produire un texte à partir d'une image et d'un corpus

Vous commenterez l'une des images ci-dessous à la manière d'un voyageur du XVIII°  (en vous inspirant du corpus) sous la forme d’une lettre, d’un article à paraître dans un journal, d’un chapitre de récit de voyage…  (cliquez sur le lien ci-dessous)

https://candide.bnf.fr/monde#16_1

 

 


Carnet de voyage eugene delacroixII. Création d'un carnet de voyage .

Vous venez d'ailleurs...(Dans l'espace et/ou dans le temps). Et vous regardez notre société avec un regard "naïf", curieux, satirique...(A la façon de Candide ou des deux persans de Montesquieu)

Ce carnet de voyage sera donc pour vous l'occasion de regarder autrement votre quotidien, de prendre du recul, de développer votre esprit critique... Utilisez aussi bien des évènements de votre vie quotidienne que des éléments de l'actualité...

Votre carnet devra couvrir une semaine

Essayer de varier les thèmes : Evènements dans le monde, école, justice, relations humaines, politique... découverte d'un fruit, légume ou plat inconnu, description d'un objet 

Bref tout ce qui pourrait vous surprendre si vous n'étiez pas vous ! 

Votre carnet doit associer textes et images (croquis, aquarelles, photographies...)

Maximum une vingtaine de pages.Format libre.


Voici quelques extraits qui pourront peut-être vous inspirer....

Corpus de textes  à lire

Livre des Merveilles ou Le Devisement du monde de Marco Polo. (en A.F Déviser = exposer)

Le Livre des Merveilles (1298) raconte le voyage de Marco Polo en Asie. Pendant vingt-six ans, le voyageur vénitien a vécu en Asie, servant le Grand Khan, l’empereur de Chine. À son retour, il a dicté à Rustichello ses souvenirs afin de les consigner dans un livre qui se veut documentaire et authentique. On y apprend comment il a échappé à des brigands, traversé des fleuves déchaînés et subi la violence des tempêtes de sable, avant d'atteindre les régions les plus reculées de la Chine.

http://expositions.bnf.fr/livres/polo/flipbookBnf.swf

1er extrait

 « Seigneurs, Empereurs et Rois, Duc et Marquis, Comtes, Chevaliers et Bourgeois, et vous tous qui voulez connaître les différentes races d’hommes, et la variété des diverses régions du monde, et être informés de leurs us et coutumes, prenez donc ce livre et faites le lire ; car vous y trouverez toutes les grandissimes merveilles et diversités de la Grande et de la Petite Arménie, de la Perse, de la Turquie, des Tartares et de l’Inde, et de maintes autres provinces de l’Asie moyenne et d’une partie de l’Europe quand on marche à la rencontre du Vent-Grec, du Levant et de la Tramontane ; c’est ainsi que notre livre vous les contera en clair et bon ordre, tout comme Messire Marco Polo, sage et noble citoyen de Venise, les décrit parce qu’il les a vues de ses propres yeux.

 

Sans doute il y a ici certaines choses qu’il ne vit pas, mais il les tient d’hommes dignes d’être crus et cités. C’est pourquoi nous présenterons les choses vues pour vues et les choses entendues pour entendues en sorte que notre livre soit sincère et véritable sans nul mensonge, et que ses propos ne puissent être taxés de fables. (..)

 

Extrait du Livre des merveilles  de Marco Polo

 

 

2ème extrait

 

" Sachez que le Grand Khan demeure dans la capitale du Catay, nommée Pékin, trois mois par an : décembre, janvier et février. C'est dans cette ville qu'il a son palais, que je vais maintenant vous décrire. [...] 

C'est le plus grand qu'on ait jamais vu. Il n'a pas d'étage mais le pavement est bien dix paumes plus élevé que le sol alentour et le toit est très haut. Les murs des salles et des chambres sont tous couverts d'or et d'argent et on y a peint des dragons, des bêtes, des oiseaux, des chevaliers, et toutes sortes d'animaux. Le plafond est ainsi fait que l'on n'y aperçoit rien d'autre que de l'or et des peintures. La salle est si vaste que six mille hommes pourraient bien y prendre leurs repas. Les chambres sont si nombreuses que c'est un spectacle extraordinaire. Ce palais est si grand et superbe que personne ne pourrait en concevoir un qui soit mieux fait. Les tuiles du toit sont toutes vermeilles, vertes, bleues, jaunes et de toutes les couleurs. Elles sont si bien vernissées qu'elles resplendissent comme du cristal, de sorte qu'on les voit briller de très loin à la ronde ; et sachez que cette toiture est si solide et résistante qu'elle dure beaucoup d'années. [...] 

J'ajoute que vers le nord, à une distance d'une portée d'arbalète, il a fait faire une colline qui a bien cent pas de hauteur et un mille de tour et ce mont est couvert d'arbres qui ne perdent pas leurs feuilles et sont toujours verts. Je peux vous dire que, dès que le Grand Khan apprend qu'il y a un bel arbre, il le fait transporter avec toutes ses racines et la terre où il a poussé et à l'aide d'éléphants on l'amène sur cette colline ; peu importe la grosseur de l'arbre. C'est ainsi qu'on trouve là les plus beaux arbres du monde. Je dois aussi vous dire que le grand roi a fait recouvrir toute cette colline de roche de lapis-lazuli de couleur verte, de sorte que tout est vert, les arbres| comme le sol ; c'est pourquoi la colline s'appelle le mont vert. Au beau milieu du sommet, il y a un grand et beau palais, lui-même tout vert. L'ensemble de la colline, des arbres et du palais offre un si beau spectacle que tous ceux qui le voient en éprouvent plaisir et joie : c'est pour cette raison que le Grand Khan l'a fait faire, afin d'offrir ce beau spectacle qui procure réconfort et plaisir. " 

Marco Polo Le Livre des Merveilles ou le Devisement du Monde, LXXXIV


 

Jean de Léry, Voyage en terre de Brésil, 1578

1er extrait

Quant au tatou de cette terre de Brésil, cet animal (comme les hérissons en Europe) sans pouvoir courir aussi vite que plusieurs autres animaux, se traîne ordinairement parmi les buissons : mais en récompense il est tellement armé, et tout couvert d'écailles si fortes et si dures, que je ne crois pas qu'un coup d'épée lui fit quelque chose " 

2° extrait

" la plante qui produit le fruit nommé par les sauvages ananas est de forme semblable aux glaïeuls, et encore, ayant les feuilles un peu courbées et cannelées tout autour, elles s'approchent plus de celle de l'aloès. Elle croît aussi non seulement amoncelée comme un grand chardon, mais son fruit aussi, qui est de la grosseur d'un melon moyen, et ressemble à une pomme de pin, sans pendre ni pencher d'un côté ni de l'autre comme nos artichauts." 

J. De Léry, voyage en terre de Brésil (1578)  

3° extrait

  « Comparaison de la cruauté française avec celle des barbares »
Je pourrais encore amener quelques autres semblables exemples, touchant la cruauté des sauvages envers leurs ennemis, n’était qu’il me semble que ce qu’en ai dit est assez pour faire avoir horreur, et dresser à chacun les cheveux en
la tête. Néanmoins afin que ceux qui liront ces choses tant horribles, exercées journellement entre ces nations barbares de la terre du Brésil, pensent aussi un peu de près à ce qui se fait par decà parmi nous : je dirai en premier lieu sur cette matière, que si on considère à bon escient ce que font nos gros usuriers (suçant le sang et la moelle, et par
conséquent mangeant tous en vie, tant de veuves, orphelins et autres pauvres personnes auxquels il vaudrait mieux couper la gorge d’un seul coup, que les faire ainsi languir) qu’on dira qu’ils sont encore plus cruels que les sauvages dont je parle. Davantage, si on veut venir à l’action brutale de mâcher et manger réellement (comme on parle) la chair humaine, ne s’en est-il point trouvé en ces régions de par deçà, voire même entre ceux qui portent le titre de Chrétiens, tant en Italie qu’ailleurs, lesquels ne s’étant pas contentés d’avoir fait cruellement mourir leurs ennemis, n’ont peu rassasier leur courage, sinon en mangeant de leur foie et de leur cœur ? Je m’en rapporte aux histoires.
Par quoi, qu’on n’abhorre plus tant désormais la cruauté des sauvages anthropophages,c’est-à-dire mangeurs
d’hommes : car puisqu’il y en a de tels, voire d’autant plus détestables et pires au milieu de nous, qu’eux qui, comme il a été vu, ne se ruent que sur les nations lesquelles leur sont ennemies, et ceux-ci se sont plongés au sang de leurs parents, voisins et compatriotes, il ne faut pas aller si loin qu’en leur pays ni qu’en l’Amérique pour voir choses si monstrueuses et prodigieuses.

 

 

 


Christophe Colomb

Les Indiens

Ils sont nus, tels que leur mère les a enfantés, et les femmes aussi, toutefois je n’en ai vu qu’une qui était assez jeune. Et tous les hommes que j’ai vus étaient jeunes, aucun n’avait plus de trente ans. Ils étaient tous très bien faits, très beaux de corps et très avenants de visage, avec des cheveux quasi aussi gros que le crin de la queue des chevaux, courts et qu’ils portent jusqu’aux sourcils, sauf en arrière, quelques mèches qu’ils laissent longues et jamais ne coupent. Certains d’entre eux se peignent le corps en brun, et ils sont tous comme les Canariens, ni noirs ni blancs, d’autres se peignent en blanc et d’autres en rouge vif, et d’autres de la couleur qu’ils trouvent Certains se peignent le visage et d’autres tout le corps ; certains se peignent seulement le tour des yeux et d’autres seulement le nez. Ils ne portent pas d’armes ni même ne les connaissent, car je leur ai montré des épées que, par ignorance, ils prenaient par le tranchant, se coupant. Ils n’ont pas de fer ; leurs sagaies sont des bâtons sans fer, et certaines ont à leur extrémité une dent de poisson, et d’autres différentes choses. Tous sont pareillement de belle stature, de belle allure et bien faits. J’en ai vu quelques-uns qui avaient des marques de blessures sur le corps et je leur ai demandé par signes ce qu’était cela, et ils m’ont fait comprendre que, d’autres îles qui sont voisines, des hommes venaient ici qui voulaient s’emparer d’eux et qu’ils s’en défendaient. Et j’ai cru, et je crois encore, qu’on vient ici de la terre ferme pour les prendre en esclavage. Ils doivent être bons serviteurs et industrieux, parce que je vois que très vite ils répètent tout ce que je leur ai dit, et je crois qu’aisément ils se feraient chrétiens, car il m’a paru qu’ils n’avaient aucune religion. S’il plaît à Notre Seigneur, au moment de mon départ, j’en emmènerai d’ici six à Vos Altesses pour qu’ils apprennent à parler. Je n’ai vu dans cette île aucune bête d’aucune sorte sauf des perroquets.

Christophe Colomb - Bartolomé de Las Casas -Journal de Christophe Colomb- 1492


 

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