Echanges

 LES ECHANGES

L echange garcin

Qu’est-ce que l’échange ?

 

  •     ECHANGE : transfert réciproque et intentionnel
  •    ECHANGER : c’est donner pour recevoir, — même si ce n’est pas équitable.

  • Ce qui s’échange, c’est ce qui a un prix.
  • Ce qui ne s’échange pas, c’est ce qui a une dignité, comme le précise Kant (Il est indigne d’échanger un humain contre un objet comme dans l’esclavage).

 


 

Texte d’ouverture : Différents usages du mot « échange »   

  • Dans un premier sens, le mot « échange » signifie que quelque bien ou service est cédé moyennant contrepartie.
  • En un deuxième sens, lorsqu'on parle, par exemple, d'échange de lettres, de regards, d'insultes, de coups,« échange » signifie alors une communication réciproque, des choses ou propos adressés et retournés, renvoyés, des appels et des réponses.« échae » signifie alors une communication réciproque, des choses ou propos adressés et retournés, renvoyés, des appels et des réponses.
  • Enfin, en un troisième sens, on emploie le mot « échange » dans les sciences biologiques pour indiquer par exemple le « passage (dans les deux sens) et la circulation de substances entre la cellule et l'extérieur ».

(…) On peut dire que le premier sens de « échange » est économique, le deuxième et communicationnel, le troisième cinétique[1].

Dès lors, il est tout à fait possible de parler « d'échange de dons » sans pour autant proférer un non-sens ; cependant, une telle expression est égarante. Lorsqu'un don est suivi d'un contre don, cela ne revient pas à « céder moyennant contrepartie », (…) Car l'entente préalable entre les partenaires et l'engagement de chacun manque. Un don suivi d'un contre-don  ne constitue pas un échange au sens économique, mais seulement au sens communicationnel ou cinétique.

Sens cinétique, d'abord, puisque lorsqu'un contre-don fait suite à un don, il y a bien circulation réciproque de biens ou services.

Sens communicationnel, ensuite : parce que, de même que dans un échange de sourire ou de courrier, il y a une intention de réciprocité. Le premier sourire, courrier ou don  provoque l'intention d'y répondre par un autre sourire, courrier, don. En ce sens le premier élément est cause du second par la médiation d'une intention.

François Athané, Pour une histoire naturelle du don, 2011

 


Combien de sens peut-on donner au mot « échange » ?

  • · Échange économique : Concerne un bien ou un service qui est cédé moyennant une contrepartie (somme d’argent, troc).
  • · Échange communicationnel:  Concerne la dimension de communication réciproque, que celle-ci soit verbale, ou gestuelle.
  • · Échange cinétique : Transmission réciproque d’une substance ou d’une énergie… dans le monde de l’objectivité physique.

  

Qu’y-a-t-il de paradoxal à parler « d’échange de dons »

  Paradoxal car le don s’oppose à la vente en ce qu’il n’exige pas de réciproque (de prix). Sur un plan économique, pas de  contrat.

Mai le don entraine souvent un contre-don. Il y a donc bien transfert de biens entre deux individus (ou groupes). Mais, ce n’ets pas un échange économique   car le don n’est pas accompagné d’une exigence de contrepartie ; le contre-don est un choix de celui qui a reçu, indépendamment de toute demande explicite du premier donneur. L’enjeu est donc symbolique. Il est une manière pour les protagonistes de communiquer entre eux (échange communicationnel) et se concrétise par la circulation physique d’objets dans les deux sens (échange cinétique). Offrir un cadeau à celui ou celle que l’on aime ne s’accompagne pas d’une facture à régler, même si celui qui reçoit souhaitera offrir également un cadeau ; il s’agit bien de« faire plaisir » à l’autre (ce qui n’est pas l’enjeu de l’échange lorsque, par exemple, on achète une baguette de pain). Ainsi, « l’échange » de cadeaux au moment de Noël ne repose pas sur la tenue d’un registre de compte.

 
 

[1] Cinétique : mouvement réciproque


Pourquoi Échangeons-nous ?

Pour la plupart des choses, nous ne pouvons nous suffire à nous-mêmes. Nous avons besoin les uns des autres.


 

 Aristote (384-322 av J.C)

Disciple de Platon, fondateur du « Lycée » à

Athènes, Aristote est un penseur encyclopédique car aucune des dimensions du savoir humain ne lui est étrangère. Il a rédigé une poétique qui définit l'art de l'épo­pée, de la tragédie et de la comédie. L'ouvrage contenant cette der­nière a malheureusement disparu. C'est cette disparition qui sert de fil d'Ariane au roman d'Umberto Eco, Le Nom de la rose

«  La cité est au nombre des réalités qui existent naturellement, et (…) l’homme est par nature un animal politique. Et celui qui est sans cité, naturellement et non par suite des circonstances, est ou un être dégradé ou au-dessus de l’humanité. (…)Mais que l’homme soit un animal politique à un plus haut degré qu’une abeille quelconque ou tout autre animal vivant à l’état grégaire, cela est évident. La nature, en effet, selon nous, ne fait rien en vain ; et l’homme seul de tous les animaux, possède la parole. Or, tandis que la voix ne sert qu’à indiquer la joie et la peine, et appartient aux animaux également (car leur nature va jusqu’à éprouver les sensations de plaisir et de douleur, et à se les signifier les uns aux autres), le discours sert à exprimer l’utile et le nuisible, et, par suite aussi, le juste et l’injuste ; car c’est le caractère propre à l’homme par rapport aux autres animaux, d’être le seul à avoir le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et des autres notions morales, et c’est la communauté de ces sentiments qui engendre famille et cité ».

Aristote, La Politique (330 av. J-C.)

 

La thèse d’Aristote

Pour Aristote, l’homme est fait pour vivre en société parce qu’il possède une sociabilité naturelle. La Cité est le résultat d’une évolution naturelle allant de la famille au village, du village à une communauté des communautés qu’est la cité. Elle ne repose pas sur un contrat d’association,  elle est l’accomplissement d’une loi naturelle, la destination finale d’un être à qui la nature a donné la parole ou la raison. Il est donc naturel pour l’homme de vivre en société, dans une société structurée. L’homme est par nature sociable (ce qui s’oppose à la thèse de Freud pour qui la civilisation est un rempart contre l’agressivité naturelle, une nécessité pour ne pas vivre seulement guidés par nos pulsions…) Cette tendance naturelle (qui ne se retrouve pas non plus chez Rousseau pour qui l’association vient des besoins et des nécessités) montre que l’homme isolé n’a pas de réalité, qu’il est  « dégradé » ou « au- dessus de l’humanité » mais pas dans l’humanité..

La Cité permet de dépasser nos insuffisances. De plus elle apporte le bonheur : « Née du besoin de vivre, la cité existe pour être heureux ». La cité est le lieu où se nouent des amitiés, des relations. Elle exige vertu et respect.

La thèse : « l’homme est par nature un animal politique » est soutenue par 2 arguments :

L’homme est le seul animal qui parle or comme selon Aristote, « la nature ne fait rien en vain », cela a sa raison d’être. Mais il ne faut pas confondre la « voix » qui permet d’exprimer des affects (douleur, joie…) et la « parole » qui est un discours qui a du sens, qui permet de débattre de la société elle-même. Si l’homme dispose de la parole c’est qu’il est doté d’une caractéristique propre qui est de pouvoir distinguer le Bien du Mal (Le juste de l’injuste)

 


SIGMUND FREUD 

Sigmund Freud  (1856 -  1939 )   est un médecin neurologue juif autrichien, pionnier de la psychanalyse.  Sa technique  du dévoilement de l’inconscient aura un succès considérable dans les pratiques thérapeutiques du 20ème siècle et un retentissement dans de nombreux domaines de pensée.

Malaise dans la civilisation constitue une réflexion originale de Freud, sur la signification de la culture. Le développement de la culture entraîne, selon lui, une restriction de la liberté de l'individu dans la mesure où celui-ci doit renoncer à ses désirs,.

 « L’homme n’est pas cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour dont on nous dit qu’il se défend quand on l’attaque mais un être, au contraire qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles mais aussi un objet de tentation. L’homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer…

Cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le facteur principal de perturbation dans nos rapports avec notre prochain ; c’est elle qui impose à la civilisation tant d’efforts. Par suite de cette hostilité primaire qui dresse les hommes les uns contre les autres, la société civilisée est constamment menacée de ruine. L’intérêt du travail solidaire ne suffirait pas à la maintenir : les passions instinctives sont plus fortes que les intérêts rationnels. La civilisation doit tout mettre en œuvre pour limiter l’agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques d’ordre éthique. De là, cette mobilisation de méthodes incitant les hommes à des identifications et à des relations d’amour inhibées quant au but ; de là aussi cet idéal imposé d’aimer son prochain comme soi-même, idéal dont la justification véritable est précisément que rien n’est plus contraire à la nature humaine primitive ».

Freud.  Malaise dans la civilisation 1929

 

Freud echanges 

La thèse de Freud

La vision de Freud est extrêmement pessimiste. Pour lui, l’agressivité fait partie de la naturehumaine, elle est originaire, première, instinctive. Il nous donne d’ailleurs la liste de ces fonctionnements agressifs : « tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer… »

Pour Freud, la civilisation n’est pas naturelle, elle est même contre nature . Civiliser un homme revient à le contraindre, à le réprimer (à faire en sorte que son « surmoi » domine son« moi » et son « inconscient »

Sociétés et civilisations ne sont pas naturelles mais artificielles. Elles sont une nécessité contre la nature agressive de l’homme. Elle est utile. C’est tout. Utile à la sauvegarde de l’espèce. Mais  les  « intérêts  rationnels » qui  la  font  exister  ne  sont  pas  suffisants  (sinon pourquoi tant de guerres, de violence…)On ne peut donc que réduire l’agressivité mais pas l’éradiquer, la supprimer totalement. La solution reside dans la « sublimation » , c'est-à-dire dans le déplacement de cette pulsion vers des satisfactions supérieures, un idéal et notamment l’idéal  religieux  (ou  artistique) : « idéal  imposé  d’aimer  son  prochain  comme  soi- même ».mais même là, la limite est vite atteinte le chrétien ne voit ou n’a pas toujours vu dans le juif, le bouddhiste ou le musulman ce prochain qu’il fallait aimer

 


Kant

Emmanuel Kant (1724-1804)

 Philosophe allemand.  L’Idée d'une histoire universelle est un article publié en 1784. L'histoire a, selon son point de vue, un sens, une direction, orchestrés par la nature, dont le but ultime est l'avènement de comportements individuels raisonnables et l'entente générale entre les peuples.

 L’homme a une inclination à s’associer, parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est-à-dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer [s’isoler] : en effet, il trouve en même temps en lui l’insociabilité qui fait qu’il ne veut tout régler qu’à sa guise et il s’attend à provoquer surtout une opposition des autres, sachant bien qu’il incline lui-même à s’opposer à eux. Or, c’est cette opposition qui éveille toutes les forces de l’homme, qui le porte à vaincre son penchant à la paresse, et fait que, poussé par l’appétit des honneurs, de la domination et de la possession, il se taille une place parmi ses compagnons qu’il ne peut souffrir mais dont il ne peut se passer. Ainsi vont les premiers véritables progrès de la rudesse à la culture, laquelle repose à proprement parler sur la valeur sociale de l’homme; ainsi tous les talents sont peu à peu développés, le goût formé,(…) Sans ces propriétés, certes en elles-mêmes fort peu engageantes, de l’insociabilité, d’où naît l’opposition que chacun doit nécessairement rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient cachés en germe pour l’éternité, dans une vie de bergers d’Arcadie3 

Emmanuel   Kant,   Idée   d’une   histoire   universelle   au   point   de   vue   cosmopolitique,   1784, Quatrième proposition

Homme a 2 penchants contradictoires 

La thèse de Kant

Kant expose une attitude paradoxale de l’homme: « Inclination à s’associer » et un peu plus loin « un grand penchant à se séparer » Le paradoxe est encore rappeler dans la phrase « ses compagnons qu’il ne peut souffrir mais dont il ne peut se passer. » Bref…nous ne pouvons pas vivre sans les autres, mais nous ne pouvons pas vivre avec eux non plus ! Or cette contradiction apparente se révèle pour Kant le moteur même de notre évolution. Nous avons tous deux formes d’aspiration au pouvoir : développement de soi et domination des autres. Or pour Kant, cette opposition est justement une chance pour l’homme. Les hommes ont besoin d’être contraints, gênés, jugés, mis en compétition avec les autres pour se détacher de leur nature molle, improductive et stérile. C’est grâce à cette opposition aux autres que nait     le dynamisme d’un processus de civilisation   Les autres en nous« gênant » nous oblige à dépasser nos     réflexes de paresse et d’oisiveté   . Ils sont donc absolument nécessaires à l’accomplissement de notre vraie nature, laquelle se situe dans la culture et la perfectibilité de notre statut d’être raisonnable et moral.


Qu’échangeons-nous ?

 Echanges marchands

Montesquieu

 (Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu) 1689 -1755 moraliste et surtout un penseur politique, précurseur de la sociologie, philosophe et écrivain français des Lumières. Dans De l'esprit des lois(1748) il développe sa réflexion sur la répartition des fonctions de l'État entre ses différentes composantes, appelée postérieurement « principe de  séparation  despouvoirs ».  Montesquieu,  avec  entre  autres  John  Locke,  est  l'un  des  penseurs  de l'organisation politique et sociale sur lesquels les sociétés modernes et politiquement libérales s'appuient

"L'effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre, et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. Mais, si l'esprit de commerce unit les nations, il n'unit pas de même les particuliers. Nous voyons que dans les pays où l'on n'est affecté que de l'esprit de commerce, on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l'humanité demande, s'y font ou s'y donnent pour de l'argent.

L'esprit de commerce produit dans les hommes un certain sentiment de justice exacte, opposé d'un côté au brigandage, et de l'autre à ces vertus morales qui font qu'on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité, et qu'on peut les négliger pour ceux des autres."

Montesquieu, De L’Esprit des lois

 

La thèse de Montesquieu

Le commerce unit les nations et les individus par l’intérêt. En fait le commerce, c'est-à-dire l’échange, le négoce induit une dépendance des deux états qui donc n’ont pas intérêt à la guerre. (Mais cette position est discutable puisque l’intérêt commercial peut être une cause de conflit. Particulièrement aujourd’hui ou le conflit armé a été souvent remplacé par la guerre économique.) Par ailleurs, au niveau individuel le constat est plus pessimiste : « on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l'humanité demande, s'y font ou s'y donnent pour de l'argent. ».

 

 


 

Adam Smith

 

( 1723 - 1790)   philosophe et économisteécossais des Lumières. Il reste dans l’histoire comme le père de la science économique moderne, dont l'œuvre principale, les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, est un des textes fondateurs du libéralisme économique.  

Dans tout autre art et manufacture, les effets de la les mêmes que ceux que nous venons d'observer dans la fabrique d'une épingle,  quoiqu'en un  grand nombre le travail  ne puisse pas  être aussi subdivisé  ni  réduit  à  des  opérations  d'une  aussi  grande  simplicité.

Toutefois, dans chaque art, la division du travail, aussi loin qu'elle peut y être portée, donne lieu à un accroissement proportionnel dans la puissance productive du travail. C'est cet avantage qui parait avoir donné naissance à la séparation des divers emplois et métiers. Aussi cette séparation est en général poussée plus loin dans les pays qui jouissent du plus haut degré de perfectionnement : ce qui, dans une société encore un peu grossière, est l'ouvrage d'un seul homme, devient, dans une société plus avancée, la besogne de plusieurs. Dans toute société avancée, un fermier en général n'est que fermier, un fabricant n'est que fabricant. Le travail nécessaire pour produire complètement un objet manufacturé est aussi presque toujours divisé entre un grand nombre de mains. Que de métiers différents sont employés dans chaque branche des ouvrages manufacturés, de toile ou de laine, depuis l'ouvrier qui travaille à faire croître le lin et la laine jusqu'à celui qui est employé à blanchir et à lisser la toile ou à teindre et à lustrer le drap !"

Adam Smith, Recherches sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations, 1776, Livre

I, Chap.1, Flammarion, 1991.

 

 

La thèse d’Adam Smith

Adam Smith, dans la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, affirme   que   le   moteur   de   la   société,   c’est   avant   tout   l’enrichissement   et l’accumulation des richesses.  Chaque citoyen, chaque individu, doit se préoccuper de sa propre fortune matérielle sans tenir compte des autres, et seule cette poursuite incessante peut, de manière invisible, contribuer à la prospérité de tous et donc au meilleur des mondes possibles.Adam Smith compare cette fin heureuse et collective, à laquelle doit aboutir le capitalisme, à une « main invisible » qui guide les hommes, malgré eux et à leur insu, à concourir à la prospérité de tous, en ne s’occupant que de la leur.

Ainsi la « main invisible » décrite par Adam Smith  signifie qu’en œuvrant pour son propre intérêt, l’individu œuvre aussi pour celui de la société. Le boulanger ne cuit pas son pain par bonté d’âme pour ses clients, mais en vue d’un profit personnel – ce faisant, il permet à ses clients de se nourrir. La recherche de l’intérêt individuel est le plus sûr moyen d’accroître la richesse des nations.

La métaphore de la main invisible[1] exprime simplement le fait évident selon lequel, grâce à la division du travail, chacun dépend du travail des autres, et que le bien général qui en découle n’est pas l’objet conscient mais plutôt le résultat « automatique » des volontés particulières[2]. Il n’y a pas besoin, comme le voudraient les étatistes et les interventionnistes, de restreindre les libertés par une planification autoritaire ou par des ordres venus d’en-haut.

Cette conception s’appuie elle-même sur un principe qui est un véritable « axiome du capitalisme classique » : la somme des intérêts individuels  correspond,  en  règle générale, à l’intérêt de la collectivité.

 Mais pour Smith, la question qui se pose alors est celle de savoir quelle est l’origine de la richesse. Sa réponse est claire : c’est le travail, qui est source de toute richesse et de toute valeur ; or le travail dépend lui-même de son mode d’organisation, dont la forme la plus efficace est la division du travail. Celle-ci, écrit Smith, transforme le monde en un vaste atelier, dans lequel chacun développe ses compétences et possède sa spécialisation.

Smith, économiste, s’intéresse surtout à ce qui doit déterminer le prix des objets. Le commun dénominateur entre deux objets différents, c’est la quantité de travail qu’ils contiennent. De cette conception de la « valeur » découlent les principes capitalistes qui gouvernent la répartition du revenu :

  • le salaire désigne la rémunération du travail, et il correspond à ce qui est nécessaire pour que l’ouvrier puisse assurer sa subsistance ;
  • le profit, rémunération du capital, est un prélèvement sur la valeur créée par le travail ; la rente, enfin, rémunère le propriétaire foncier qui autorise que l’on mette sa terre en culture.

 



Du troc à la monnaie

  •     TROC : ne fonctionne que si chacun est intéressé par l’objet de l’autre (ne fonctionne que pour des groupes limités)
  •     ARGENT : Echangeable contre n’importe quoi- Permet des échanges incessants

On peut distinguer   avec Aristote et Marx, entre la valeur d’usage et la valeur d’échange :

  •     La valeur d’usage d’une chose est son utilité pour la consommation
  •     La valeur d’échange est l’utilité pour le commerce.

 Karl Marx précise que la valeur d’échange d’une marchandise dépend de la quantité de travail matérialisée en elle. Il partira de ce que  dénonçait Aristote : la confusion  entre monnaie et richesse : La monnaie est nécessaire à l’échange, la richesse, c’est du profit. Aristote, constatait déjà que l’argent peut tout pervertir et que le danger c’est l’échange chrématistique, c’est à dire lorsque l’argent n’est plus un intermédiaire pour l’obtention de biens mais l’acquisition d’argent, donc le profit : « l’argent produit de l’argent de telle sorte que cette manière d’acquérir des richesses soit la plus contre nature »

En faisant de l’argent une fin en soi, on modifie profondément et négativement les relationsdans la Cité.

Le courant socialiste,   voit dans le commerce et plus spécialement dans le capitalisme une « exploitation de l’homme par l’homme » (Marx). Le marxisme considère que l’économie capitaliste repose sur des échanges injustes entre ceux qui possèdent les moyens de production (capitalistes) et ceux qui ne possèdent que leur force de travail (prolétaires). L’injustice tient en ce que la plus-value (bénéfice) produite par les travailleurs est accaparée par les possédants.


 

KARL MARX

Karl Heinrich Marx (1818 - 1883) historien, journaliste, philosophe, économiste et théoricien révolutionnaire socialiste et communiste allemand.

Il est connu pour sa description des rouages du capitalisme, et pour son activité révolutionnaire au sein des organisations ouvrières en Europe. L'ensemble des courants de pensées inspirés des travaux de Marx est désigné sous le nom de marxisme.  Karl Marx développe une philosophie basée sur la lutte des classes (exploitants et exploités) qui est le moteur de l'histoire. Le prolétariat doit s'organiser à l'échelle internationale afin de s'emparer du pouvoir et, après une période de transition (dictature du prolétariat), conduire à l'abolition des classes et la disparition de l'Etat (communisme). Karl Marx prédit la fin de la société actuelle où le capitalisme se détruira lui-même, permettant ainsi l'avènement d'un état ouvrier.Il  rédige avec Engels le "Manifeste du parti communiste".

 L'ouvrier est propriétaire de sa force de travail tant qu'il en débat le prix de vente avec le capitaliste, et il ne peut vendre que ce qu'il possède, sa force individuelle. Ce rapport ne se trouve en rien modifié, parce que le capitaliste achète cent forces de travail au lieu d'une, ou passe contrat non avec un, mais avec cent ouvriers indépendants les uns des autres et qu'il pourrait employer sans les faire coopérer. Le capitaliste paye donc à chacun des cent sa force de travail indépendante, mais il ne paye pas la force combinée de la centaine. Comme personnes indépendantes, les ouvriers sont des individus isolés qui entrent en rapport avec le même capital mais non entre eux. Leur coopération ne commence que dans le procès de travail; mais là ils ont déjà cessé de s'appartenir. Dès qu'ils y entrent, ils sont incorporés au capital. (…)

L'effet de la coopération simple éclate d'une façon merveilleuse dans les oeuvres gigantesques des anciens Asiatiques, des Egyptiens, des Étrusques, etc. (...)

La coopération, telle que nous la trouvons à l'origine de la civilisation humaine, chez les peuples chasseurs [20], dans l'agriculture des communautés indiennes, etc., repose sur la propriété en commun des conditions de production et sur ce fait, que chaque individu adhère encore à sa tribu ou à la communauté aussi fortement qu'une abeille à son essaim. Ces deux caractères la distinguent de la coopération capitaliste. L'emploi sporadique de la coopération sur une grande échelle, dans l'antiquité, le moyen âge et les colonies modernes, se fonde sur des rapports immédiats de domination et de servitude, généralement sur l'esclavage. Sa forme capitaliste présuppose au contraire le travailleur libre, vendeur de sa force. Dans l'histoire, elle se développe en opposition avec la petite culture des paysans et l'exercice indépendant des métiers, que ceux-ci possèdent ou non la forme corporative.  En face d'eux la coopération capitaliste n'apparaît point comme une forme particulière de la coopération; mais au contraire la coopération elle-même comme la forme particulière de la production capitaliste.

Si la puissance collective du travail, développée par la coopération, apparaît comme force productive du capital, la coopération apparaît comme mode spécifique de la production capitaliste. C'est là la première phase de transformation que parcourt le procès de travail par suite de sa subordination au capital. Cette transformation se développe spontanément. Sa base, l'emploi simultané d'un certain nombre de salariés dans le même atelier, est donnée avec l'existence même du capital, et se trouve là comme résultat historique des circonstances et des mouvements qui ont concouru à décomposer l'organisme de la production féodale.

 

La thèse de Marx

La critique de la théorie capitaliste traverse toute l’œuvre de Karl Marx, au XIX° siècle, et trouve son point d’achèvement dans Le Capital. Marx reconnaît la vigueur et l’adaptabilité exceptionnelles du capitalisme. Mais pour lui ces propriétés ne sont pas le signe de son efficacité et de sa nécessité. Elles sont plutôt le résultat de ses capacités d’exploitation de la classe ouvrière, notamment à travers une rationalisation à outrance de son organisation, qui réduit l’ouvrier à l’état d’esclave. A cause d’une  trop grande division des tâches dans les usines destinée à augmenter la productivité, l’ouvrier perd la conscience de l’unité de son travail, qui n’a plus de signification pour lui. Quant au capital lui-même,   il n’est en définitive que du travail accumulé, du « travail mort », profitant uniquement aux détenteurs des moyens de production. Marx remet en cause les deux fondements du capitalisme classique, à savoir l’idée selon laquelle l’intérêt de la collectivité se réduit à la somme des intérêts individuels.   Mais aussi l’ordre libéral qui le sous-tend, et qui s’appuie sur le principe de la propriété privée des moyens de production, et la non-intervention de l’Etat dans le domaine économique.

        


 

LIBERALISME ET ULTRA LIBERALISME

  • Libéralisme : économie de marché ou l’état intervient
  • Ultralibéralisme : société de marché ou l’état à un rôle minimal. Tout est à vendre, partout (mondialisation)

Pour le courant libéral, le commerce pacifie et civilise. « Partout où il y a des moeurs douces, il y a du commerce ; et […] partout où il y a du commerce, il y a des moeurs douces», note Montesquieu. C’est la thèse du « doux commerce ».

L’ultralibéralisme souhaite une société de marché, où tout serait à vendre, et partout (mondialisation). Dès lors, l’État ne devrait avoir qu’un rôle minimal, et devrait laisser s’exercer librement les échanges économiques (libre- échange). Cette position radicale est à distinguer du libéralisme, qui ne souhaite pas une société de marché, mais seulement une économie de marché, où l’État intervient. Car si le marché produit de la richesse, il ne produit pas de justice. Dès lors, c’est à la politique d’instaurer la justice sociale : veiller à la juste répartition des richesses et à l’universalité des services essentiels (éducation, santé…).

Mondialisation : aggrave les inégalités, favorise les grands intérêts financiers avant les citoyens, abolit diversité culturelle

 


 

Echanges non marchands

 

(…) Que l'on se trouve dans le cas technique du mariage dit « par échange », ou en présence de n'importe quel autre système matrimonial, le phénomène fondamental qui résulte de la prohibition de l'inceste est le même : à partir du moment où je m'interdis l'usage d'une femme, qui devient ainsi disponible pour un autre homme, il y a, quelque part, un homme qui renonce à une femme qui devient, de ce fait, disponible pour moi. Le contenu de la prohibition n'est pas épuisé dans le fait de la prohibition ; celle-ci n'est instaurée que pour garantir et fonder, directement ou indirectement, immédiatement ou médiatement, un échange

Claude LEVI-STRAUSS, Les Structures élémentaires de la Parenté, P.U.F. éd., pp. 56-65

 

La thèse Levi-Strauss

C.Levi-Strauss place les échanges matrimoniaux au coeur du système d’échange des sociétés archaïques. Les femmes constituent un bien important: L’interdit de l’inceste fonde une règle d’échange et de circulation, de communication et de don. Cette prohibition de l’inceste est donc le premier échange fondamental pour la constitution des sociétés humaines.


 

Durkheim

 David Émile Durkheim ( 1858- 1917 ) est l'un des fondateurs de la sociologie moderne.

 Si richement doués que nous soyons, il nous manque toujours quelque chose, et les meilleurs d'entre nous ont le sentiment de leur insuffisance. C'est pourquoi nous cherchons chez nos amis les qualités qui nous font défaut         , parce qu'en nous unissant à eux nous participons en quelques manière a leur nature, et que nous nous sentons alors moins incomplets. Il se forme ainsi de petites associations d'amis où chacun a son rôle conforme a son caractère ou il y a un véritable échange de services. L'un protège, l'autre console ; celui-ci conseille, celui-là exécute, et c'est ce que partage des fonctions ou pour employer l'expression consacrée,   cette division du travail qui détermine ces relations d'amitié .

Nous sommes ainsi conduits a considérer la division du travail sous un nouvel aspect. Dans ce cas, en effet, les services économiques qu'elle peut rendre sont peu de chose a coté de l'effet moral qu'elle produit, et sa véritable fonction est de créer entre deux ou plusieurs personnes un sentiment de solidarité. De quelque manière que ce résultat soit obtenu, c'est elle qui suscite ces sociétés d'amis, et elle les marque de son empreinte.

Emile Durkheim, De la division du travail Social.

 

 

La thèse de Durkheim

Les relations amicales sont fondées pour Durkheim sur une complémentarité nécessaire. Chacun y trouve son compte. La solidarité qui caractérise les sociétés modernes, découle du même principe : de la différence et de la complémentarité des individus. La division du travail (tous les partages de tâches entre les individus liées à la spécialisation dans une société), rend les rôles sociaux différenciés et complémentaires et favorise les interactions entre des individus autonomes, chacun se sentant à la fois utile aux autres et dépendant d'eux  .


Schopenhauer (Arthur)

(1788 -1860 ).Philosopheallemand, issu d'une riche famille de banquiers. Arthur Schopenhauer vit en célibataire, sans responsabilité sociale, enclin à la mélancolie et au cynisme. Il expose sa philosophie, très tôt élaborée, dans son ouvrage majeur "Le Monde comme volonté et représentation" (1819)  .

Sa pensée est celle d'un pessimisme athée. 

Vivant en solitaire, avec sa chienne Atma à qui il léguera sa fortune, il accède cependant à la renommée à la fin de sa vie grâce à quelques disciples et à des ouvrages sous forme d'aphorismes (Parerga et Paralipomena) qui facilitèrent la diffusion de sa doctrine. 

 

« On peut encore envisager la sociabilité chez les hommes comme un moyen de se       réchauffer réciproquement l’esprit, analogue à la manière dont ils se chauffent mutuellement le corps quand, par les grands froids, ils s’entassent et se pressent les uns contre les autres. Mais qui possède en soi-même beaucoup de calorique intellectuel n’a pas besoin de pareils entassements. On trouvera dans le 2e volume de ce recueil, au chapitre final, un apologue imaginé par moi. […]

 « Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu’ils étalent ballottés de çà et de là entre les deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendit la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérêt, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles           manières.           En Angleterre, on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance : Keep your distance ! - Par ce moyen, le besoin de chauffage mutuel n’est, à la vérité, satisfait qu’à moitié, mais en revanche on ne ressent pas la blessure des piquants. - Celui-là cependant qui possède beaucoup de calorique propre préfère rester en dehors de la société pour n’éprouver ni ne causer de peine. »

Arthur Schopenhauer, Parerga und Paralipomena, t. II, chap. 31,   in « Aphorismes sur la sagesse dans la vie », PUF Quadrige

 

La thèse de Schopenhauer

Par le biais de l’apologue, Schopenhauer pose la question de la sociabilité de l’homme. Ce que nous dit S. c’est la difficulté où nous sommes, comme les porc-épics de trouver la bonne distance avec autrui. Entre nécessité et répugnance , où se situe la bonne distance. Cette bonne distance sociale repose en définitive sur « la politesse et les belles manières », c'est-à-dire sur des éléments artificiels, des conventions.

Schopenhauer   définit cette sociabilité comme un moyen de se réchauffer « l’esprit ».  Mais « Celui-là cependant qui possède beaucoup de calorique propre préfère rester en dehors de la société pour n’éprouver ni ne causer de peine. » montre bien la vision négative que l’auteur a de l’homme et de son aptitude à communiquer avec ses semblables. Pour Schopenhauer deux choses seulement peuvent nous sauver de l’ennui et de la monotonie : l’art et la philosophie.



Don et echange

Bourdieu

  (1930-2002) C’est l'un des sociologues français les plus importants de la deuxième moitié du xxe siècle. 

 « (…) c'était le rôle déterminant de l'intervalle temporel entre le don et le contre-don, le fait que, pratiquement dans toutes les sociétés, il est tacitement admis qu'on ne rend pas sur-le-champ ce qu'on a reçu — ce qui reviendrait à refuser. Puis je m'interrogeais sur la fonction de cet intervalle : pourquoi faut-il que le contre-don soit différé et différent ? Et je montrais que l'intervalle avait pour fonction de faire écran entre le don et le contre-don, et de permettre à des actes parfaitement symétriques d'apparaître comme des actes uniques, sans lien.

Si je peux vivre mon don comme un don gratuit, généreux, qui n'est pas destiné à être payé de retour, c'est d'abord qu'il y a un risque, si minime soit-il, qu'il n'y ait pas de retour (il y a toujours des ingrats), donc un suspense, une incertitude, qui fait exister comme tel l'intervalle entre le moment  ou  l'on  donne  et  le  moment  ou  l'on  reçoit.  [...]

Tout  se  passe  donc  comme  si l'intervalle  de  temps,  qui  distingue  l'échange  de  dons  du  donnant-donnant,  était  là  pour permettre à celui qui donne de vivre son don comme un don sans retour, et à celui qui rend de vivre son contre-don comme gratuit et non déterminé par le calcul initial.

Bourdieu, Raisons pratiques, Seuil, 1994, p.179

La these de Bourdieu

Pour Bourdieu, l’intervalle temporel entre don et contre-don est justifié pour permettre à chacun d’avoir le sentiment de donner sans reprendre aussitôt. Donc de se débarasser du« calcul initial » qu’il y a dans tout don.


Mauss et le PotlaTch

 Marcel Mauss (1872 -1950), est généralement considéré comme le « père de l'anthropologie française ». Il est surtout connu pour un certain nombre de grandes théories, notamment celle du don et du contre-don. Mauss a le souci de saisir les réalités dans leur totalité : il élabore en ce sens le concept novateur de « fait social total » qui connaîtra un vif succès  . Mauss considère qu'un fait social est intrinsèquement pluridimensionnel. Il comporte toujours à ses yeux des dimensions économiques, culturelles, religieuses, symboliques ou encore juridiques et ne peut jamais être réduit à un seul de ces aspects. 

Il s'intéresse à la signification sociale du don dans les sociétés tribales, ainsi qu'au phénomène religieux : la magie est considérée comme un phénomène social qui peut notamment s'expliquer par la notion de mana. Tout en créant du lien social, le don est agoniste (il « oblige » celui qui reçoit, qui ne peut se libérer que par un « contre-don »). Pour Mauss, le don est essentiel dans la société humaine et comporte trois phases : l'obligation de donner, l'obligation de recevoir et l'obligation de rendre . S'il prend les sociétés « primitives » comme terrain d'étude, c'est moins parce que le primitif serait toujours aussi le simple et l'originel, que parce qu'il est difficile de rencontrer ailleurs une pratique du don et du contre-don « plus nette, plus complète, plus consciente » c'est-à-dire comme un « fait social total »

 

Texte à la loupe

 « Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d’un marché passé entre les individus.

D’abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s’obligent mutuellement, échangent et contractent; les personnes présentes au contrat sont des personnes morales : tribus, familles, qui s’affrontent et s’opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l’intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois. De plus, ce qu’ils échangent, ce n’est pas exclusivement des biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n’est qu’un des moments et où la circulation des richesses n’est qu’un des termes d’un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent. Enfin ces prestations et contre-prestations s’engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, cadeaux, bien qu’elles soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de guerre privée ou publique. Nous avons proposé d’appeler tout ceci le système des prestations totales.

   Les Tlinkit et les Haïda, deux tribus du nord-ouest américain expriment fortement la nature de ces pratiques en disant que « les deux phratries se montrent respect».

   Mais, dans ces deux dernières tribus du nord-ouest américain et dans toute cette région apparaît une forme typique certes, mais évoluée et relativement rare, de ces prestations totales.

   Nous avons proposé de l’appeler potlatch(…)

« Potlatch » veut dire essentiellement « nourrir», « consommer». Ces tribus, fort riches, qui vivent dans les îles ou sur la côte ou entre les Rocheuses et la côte, passent leur hiver dans une perpétuelle fête : banquets, foires et marchés, qui sont en même temps l’assemblée solennelle de la tribu. Celle-ci y est rangée suivant ses confréries hiérarchiques, ses sociétés secrètes, souvent confondues avec les premières et clans; et tout, clans, mariages, initiations, séances de shamanisme et du culte des grands dieux, des totems ou des ancêtres collectifs ou individuels du clan, tout se mêle en un inextricable lacis de rites, de prestations juridiques et économiques, de fixations de rangs politiques dans la société des hommes, dans la tribu et dans les confédérations de tribus et même internationalement. Mais ce qui est remarquable dans ces tribus, c’est le principe de la rivalité et de l’antagonisme qui domine toutes ces pratiques. On y va jusqu’à la bataille, jusqu’à la mise à mort des chef et nobles qui s’affrontent ainsi. On y va d’autre part jusqu’à la destruction purement somptuaire des richesses accumulées pour éclipser le chef rival en même temps qu’associé (d’ordinaire grand-père, beau-père ou gendre). Il y a prestation totale en ce sens que c’est bien tout le clan qui contracte pour tous, pour tout ce qu’il possède et pour tout ce qu’il fait, par l’intermédiaire de son chef.  Mais cette prestation revêt de la part du chef une allure agonistique très marquée. Elle est essentiellement usuraire et somptuaire et l’on assiste avant tout à une lutte des nobles pour assurer entre eux une hiérarchie dont ultérieurement profite le clan.

   Nous proposons de réserver le nom de potlatch à ce genre d’institution que l’on pourrait avec moins de danger et plus de précision, mais aussi plus longuement appeler prestations totales de type agonistique »  

             M. Mauss, Essai sur le don, (1923)

 

Texte 2 

 «Il  est possible d’étendre ces observations à nos propres sociétés.

  Une partie considérable de notre morale et de notre vie elle-même stationne toujours dans cette même atmosphère du don, de l’obligation et de la liberté mêlés. Heureusement, tout n’est pas encore classé exclusivement en termes d’achat et de  vente. Les choses ont encore une valeur de sentiment en plus de leur valeur vénale, si tant est qu’il y ait des valeurs qui soient seulement de ce genre. Nous n’avons pas qu’une morale de marchands. Il nous reste des gens et des classes qui ont encore les moeurs d’autrefois et nous nous y plions presque tous, au moins à certaines époques de l’année ou à certaines occasions.

   Le don non rendu rend encore inférieur celui qui l’a accepté, surtout quand il est reçu sans esprit de retour. Ce n’est pas sortir du domaine germanique que de rappeler le curieux essai d’Emerson, On Gifts and Presents. La charité est encore blessante pour celui qui l’accepte, et tout l’effort de notre morale tend à supprimer le patronage inconscient et injurieux du riche « aumônier ».

   L’invitation doit être rendue, tout comme la «politesse ». On voit ici, sur le fait la trace du vieux fond traditionnel, celle des vieux potlatch nobles, et aussi on voit affleurer ces motifs fondamentaux de l’activité humaine : l’émulation entre les individus du même sexe, cet «impérialisme foncier » des hommes – fond social d’une part, fond animal et psychologique de l’autre, voilà ce qui apparaît. Dans cette vie à part qu’est notre vie sociale, nous-mêmes, nous ne pouvons « rester en reste », comme on dit encore chez nous. Il faut rendre plus qu’on a reçu. La « tournée » est toujours plus chère et plus grande. Ainsi telle famille villageoise de notre enfance, en Lorraine, qui se restreignait à la vie la plus modeste en temps courant, se ruinait pour ses hôtes, à l’occasion de fêtes patronales, de mariage, de communion ou d’enterrement. Il faut être « grand seigneur » dans ces occasions. On peut même dire qu’une partie de notre peuple se conduit constamment et dépense sans compter quand il s’agit de ses hôtes, de ses fêtes, de ses « étrennes ».

   L’invitation doit être faite et elle doit être acceptée » Ibid, p. 258.

 

     Questions :

1)      Qu’est-ce que le Potlatch

2)      Définissez avec rigueur l’idée de don et celle d’échange.

3)      Comparez la définition courante de la notion de don avec celle de Mauss. Relevez ce qui oppose ces deux sens et ce qu’ils ont de commun.

4)      Formulez la question que vous pourriez avoir à traiter en dissertation.

  

 

Marcel Mauss voit dans le don, une forme fondamentale de l’échange. Cette forme originaire met en jeu tous les aspects de la vie sociale et disqualifie les séparations que nous établissons :

  • d’une part entre les hommes, comme si ceux-ci étaient des atomes ayant une existence autonome, indépendante du social,
  • d’autre part entre les activités sociales, comme si celles-ci ne s’articulaient pas dans un ensemble symbolique dont chacune est la manifestation singulière.

   En réalité l’existence individuelle cristallise sous forme inconsciente des contraintes sociales au point que ce que nous distinguons spéculativement : l’individuel et le collectif, est fortement intriqué dans la réalité concrète.

   De même aucune dimension de la vie sociale n’est absolument autonome. Chacune est solidaire de toutes les autres. La religion, l’art, la science, le droit, les mœurs etc. participent d’une symbolique d’ensemble. La socialité est présente en chacune d’elles comme dans chaque comportement individuel.

 


2)      Définition des notions de don et d’échange. 

a)      Le don.

   Par « don » il faut entendre ici « l’action d’abandonner gratuitement et volontairement à quelqu’un la propriété ou la jouissance de quelque chose » (Le petit Robert) ou « ce qu’on abandonne à quelqu’un sans rien recevoir de lui en échange » (Ibid).

   Donner c’est donc faire cadeau à quelqu’un de quelque chose. L’acte connote les idées d’offrande, de gratuité, de générosité, de désintéressement comme cela apparaît dans l’expression « le don de soi », rapport oblatif à autrui qui peut aller du dévouement au sacrifice de soi.

 

b)      L’échange.

   Echanger consiste aussi à céder quelque chose à quelqu’un mais moyennant contrepartie. Je te donne ceci mais je ne te le donne pas gratuitement ; en retour tu dois me donner autre chose, l’échange supposant une entente sur la règle fondant la justice de la transaction.

   L’échange est donc un mouvement d’intention réciproque entre deux parties alors que le don implique, en toute rigueur, la transgression de la réciprocité. Il s’effectue dans un seul sens, du donateur vers le donataire sans obligation d’un retour du donataire vers le donateur.

 

 

3)      Comparaison de la définition courante de la notion de don avec celle de Mauss.

   On ne peut que s’étonner d’entendre appeler « don » une prestation ne semblant pas avoir les caractères de ce que nous entendons d’ordinaire par là.

  • Un don nous semble mettre en jeu des personnes dans une relation interindividuelle. Dans la pratique du potlatch ce n’est pas le cas. Les sujets concernés sont des collectivités ou des personnes représentant un clan, une phratrie, une tribu. Au caractère personnel, intersubjectif d’un côté s’oppose la dimension collective de l’autre
  • Un don nous semble avoir sa source dans l’initiative d’une liberté. Il n’est pas l’accomplissement d’une obligation sociale mais l’expression de l’amitié ou de l’amour liant des personnes singulières ou bien d’une générosité s’enracinant dans l’amour de l’humanité. Le don est donc fondamentalement libre, volontaire à l’inverse de ce qui se passe dans le potlatch. Ici donner des festins, des cadeaux somptuaires, des objets de luxe y est « au fond rigoureusement obligatoire ».
  • Le don ne s’entoure pas de publicité. Il s’accomplit sur la scène privée et avec une certaine discrétion. Le potlatch est ostentatoire, il s’accomplit sur la scène publique.
  • Le don relève de la spontanéité d’une personne, le potlatch est un rite collectif.
  • Le don, dans son authenticité, n’appelle pas de contrepartie. Il est gratuit ou il n’est pas un véritable don. Il s’annule dès lors qu’il attend un retour. « Pour qu’il y ait don, il faut qu’il n’y ait pas de réciprocité, d’échange, de contre-don, ni de dette » remarque Derrida dans Donner le temps, Galilée, 1991, p.24. Pour qu’il y ait don, il faut que ni le donateur n’ait une claire conscience de donner, ni le donataire de recevoir. Car celui qui a conscience de recevoir se sent contracter une dette, ne serait-ce que celle de la gratitude, à l’égard de la personne dont il reçoit et celui qui a conscience de donner peut difficilement éviter d’attendre de la part de l’autre cette gratification symbolique qu’on appelle la reconnaissance. La pureté du don semble donc être à proportion de l’ignorance de ses protagonistes comme si avec la conscience de donner et celle de recevoir, s’engageait de facto une relation entre le donateur et le donataire de nature à annuler le don. Des deux côtés, s’opère un effacement du don, celui-ci s’inscrivant dans le système des échanges. « Celui qui donne ne doit pas le voir ou le savoir non plus, sans quoi il commence, dès le seuil, dès qu’il a l’intention de donner à se payer d’une reconnaissance symbolique, à se féliciter, à s’approuver, à se gratifier, à se congratuler, à se rendre symboliquement la valeur de ce qu’il vient de donner ». Derrida, Ibid, p. 27. Cette annulation du don dans son intégrité est très claire dans le potlatch dans lequel tout don appelle, même si c’est sous forme différée, un contre-don. L’offrande de cadeaux somptueux n’est pas gratuite. Elle engage une double obligation : celle de recevoir et celle de rendre. Le cadeau offert généreusement est même un cadeau empoisonné car les donataires devront rendre au centuple les richesses offertes.
  • Le don scelle des rapports d’amitié entre les personnes. Il est fondamentalement paisible. Le potlatch au contraire est agonistique. Un groupe lance un défi à l’autre, défi que ce dernier doit relever sous peine de déchoir, de perdre son honneur aux yeux de l’autre et à ses propres yeux. La générosité n’est qu’apparente. Le potlatch n’est pas pacifique, il est une manière d’affronter les autres dans une véritable lutte à mort pour le prestige. « (…) le motif de ces dons et de ces consommations forcenées, de ces pertes et de ces destructions folles de richesses, n’est, à aucun degré, surtout dans les sociétés à potlatch, désintéressé. Entre chefs et vassaux, entre vassaux et tenants, par ces dons, c’est la hiérarchie qui s’établit. Donner, c’est manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister  ; accepter sans rendre ou sans rendre plus, c’est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit, choir plus bas (minister) [...] Etre le premier, le plus beau, le plus chanceux, le plus fort et le plus riche, voilà ce qu’on cherche et comment on l’obtient. Plus tard, le chef confirme son mana   en redistribuant à ses vassaux, parents, ce qu’il vient de recevoir; il maintient son rang parmi les chefs en rendant bracelets contre colliers, hospitalité contre visites, et ainsi de suite… Dans ce cas la richesse est, à tout point de vue, autant un moyen de prestige qu’une chose d’utilité. » Mauss

    Si tout semble opposer le don au sens courant et le don tel que l’analyse Mauss, en revanche ils ont un point commun. Ils relèvent l’un et l’autre d’une économie qui n’est pas l’économie marchande ou capitaliste.

Dans celle-ci l’échange repose sur un calcul des utilités. Ses membres sont conçus comme des sujets rationnels ayant en vue des intérêts qui ne sont pas simplement symboliques. Dans le potlatch la cérémonie des dons et des contre-dons met en scène des sujets qui sont surtout des sujets affectifs, engagés avec les autres dans une lutte à mort pour la domination.

 

   « L’économie de l’échange-don est une économie du prestige qui déjoue la conceptualisation utilitariste à plusieurs titres. D’abord, il faut souligner qu’elle met principalement en jeu des rapports de type affectif, qui s’articulent autour du désir de reconnaissance et de pouvoir, et qui se trouvent pour cela empreints d’une irrationalité foncière. En second lieu, elle concerne des biens symboliques qui ressortissent bien plus du luxe que du besoin. Enfin, elle s’appuie essentiellement sur des phénomènes de dépense, et non pas d’accumulation et de conservation ; son caractère n’est pas simplement improductif mais bien contre-productif, puisque résolument dispendieux. Insistons sur ces derniers points : de l’espace périphérique dans lequel à première vue – et même à seconde vue, puisque c’est aussi l’avis du rationalisme économique classique – ils  semblent se mouvoir, le luxe et la dépense se déplacent au point d’occuper une position centrale quant aux fondements de la vie sociale et à son architecture. Une lecture nouvelle et paradoxale de l’échange en général est alors possible, qui trouve sa source dans une interprétation plus rigoureuse et plus fine de ce curieux «intérêt à la perte » caractéristique des sociétés archaïques et cependant proche de nous. Car identifier, comme on l’a fait précédemment, l’intérêt propre à la vision utilitariste de l’économie, dans laquelle nous sommes passés maîtres à une époque relativement récente, cela ne revient pas à épuiser tout le sens possible, ni sans doute à atteindre le sens primordial de la manière dont les hommes sont effectivement intéressés.

   « Dans ces civilisations on est intéressé, mais d’une autre façon que de notre temps. On thésaurise, mais pour dépenser, pour « obliger », pour avoir des « hommes liges ». D’autre part, on échange, mais ce sont surtout des choses de luxe, des ornements, des vêtements, ou ce sont des choses immédiatement consommées, des festins. On rend avec usure, mais c’est pour humilier le premier donateur ou échangiste et non pas seulement pour le récompenser de la perte que lui cause une « consommation différée ». Il y a intérêt, mais cet intérêt n’est qu’analogue à celui qui, dit-on, nous guide » Sociologie et Anthropologie, p.270.271. »   Bruno Karsenti, Marcel Mauss, le fait social total, p.124.125.

   Cette lecture est ainsi une invitation à porter un regard plus averti sur notre propre société car : « est-il sûr qu’il en soit autrement parmi nous et que même la richesse ne soit pas avant tout le moyen de commander aux hommes ? » Mauss, Sociologie et anthropologie, p. 270.

 

4)      Formulation de la question qui pourrait être le sujet d’une dissertation.

  •    Un don gratuit, absolument désintéressé est-il possible ?
  •    L’intérêt matériel est-il le seul moteur des échanges ?

Le Potlach

Le potlatch (chinook : donner) est un comportement culturel, souvent sous forme de cérémonie plus ou moins formelle, basé sur le don. Plus précisément, c'est un système de dons / contre-dons dans le cadre d'échanges non marchands. Une personne offre à une autre un objet en fonction de l'importance qu'elle accorde à cet objet (importance évaluée personnellement) ; l'autre personne, en échange, offrira en retour un autre objet lui appartenant dont l'importance sera estimée comme équivalente à celle du premier objet offert.

Originellement, la culture du potlatch était pratiquée autant dans les tribus du monde amérindien (les Amériques) que dans de nombreuses ethnies de l'océan Pacifique, jusqu'aux Indes. C'est pourquoi les premiers colons européens ont pu considérablement spolier les indigènes qui pratiquaient le potlatch, car ils échangeaient de l'or contre de la bimbeloterie ; les Indiens croyant à la valeur « potlatch » de ces échanges pensaient que ces trocs étaient équilibrés.

Dans la culture occidentale actuelle, on utilise aussi la formule « briller ou disparaître », qui reflète une dynamique de type potlatch, dans les contextes et cérémonies suivantes :

  • Contribution aux repas communautaires, où chacun apporte spontanément un plat ou une boisson pour tous (salade, dessert...), aussi appelé « repas canadien » (sauf au Canada), en référence aux Amérindiens d'Amérique du Nord qui pratiquaient cette forme de potlatch.
  • Obtention d'une légitimité et d'une position hiérarchique plus importante, en fonction de la qualité et de la quantité des contributions faites dans une dynamique de groupe (par exemple, dans les milieux associatifs, les personnes qui s'engagent le plus comme volontaires auront un accès prioritaire aux ressources collectives, comme le bus ou le matériel informatique de l'association à laquelle ils contribuent).
  • Obtention des droits de modération dans une communauté virtuelle, comme c'est le cas de Wikipédia, en fonction des contributions antécédentes.

Le potlatch renvoie en philosophie à la notion de dépense pure (cf. Georges Bataille et Marcel Mauss). C'est un processus placé sous le signe de la rivalité, il faut dépasser les autres dons.

D'un autre côté, le philosophe Gilles Deleuze explique que « la relation créancier-débiteur » chez Nietzsche, qui « était première par rapport à tout échange », il faut la penser par rapport aux études ultérieures sur le potlatch1.

 Source : Article Wikipédia

Potlach


Les limites de l’echange

Rousseau

 Ecrivain et philosophe français, né à Genève dans une famille calviniste. Jean-Jacques Rousseau,   orphelin de mère, est abandonné par son père à l'âge de 10 ans et élevé par son oncle. Son éducation se fait au gré de ses fugues, de ses errances à pied, et de ses rencontres, en particulier Mme de Warens. Sa maîtresse et bienfaitrice qui influencera son œuvre s'attache à parfaire son éducation et le contraint à se convertir au catholicisme. En 1750 dans son "Discours sur les sciences et les arts". Il  prend comme hypothèse méthodologique ce qui va devenir le thème central de sa philosophie : l'homme naît naturellement bon et heureux, c'est la société qui le corrompt et le rend malheureux. Il réfute ainsi la notion de péché originel.  

« Quel spectacle pour un Caraïbe que les travaux pénibles et enviés d’un ministre européen ! Combien de morts cruelles ne préférerait pas cet indolent sauvage à l’horreur d’une pareille vie qui souvent n’est pas même adoucie par le plaisir de bien faire ? Mais pour voir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots, puissance et réputation, eussent un sens dans son esprit, qu’il apprît qu’il y a une sorte d’hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de l’univers, qui savent être heureux et contents d’eux-mêmes sur le témoignage d’autrui plutôt que sur le leur propre1 . Telle est, en effet, la véritable cause de toutes ces différences : le sauvage viten lui-même; l’homme sociable toujours hors de lui ne fait vivre que dans l’opinion des autres, et c’est, pour ainsi dire, de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence. Il n’est pas de mon sujet de montrer comment d’une telle disposition naît tant d’indifférence pour le bien et le mal, avec de si beaux discours de morale; comment, tout se réduisant aux apparences, tout devient factice et joué2 ; honneur, amitié, vertu, et souvent jusqu’aux vices mêmes, dont on trouve enfin le secret de se glorifier; comment, en un mot, demandant toujours aux autres ce que nous sommes et n’osant jamais nous interroger là-dessus nous-mêmes, au milieu de tant de philosophie, d’humanité, de politesse et de maximes sublimes, nous n’avons qu’un extérieur trompeur et frivole, de l’honneur sans vertu, de la raison sans sagesse, et du plaisir sans bonheur. Il me suffit d’avoir prouvé que ce n’est point là l’état originel de l’homme et que c’est le seul esprit de la société et l’inégalité qu’elle engendre qui changent et altèrent ainsi toutes nos inclinations naturelles. »

Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, (1754) IIème partie

  

La thèse de Rousseau

Rousseau oppose dans ce texte deux attitudes humaines :

Celle du « sauvage », non pas un homme proche de l’animal, mais l’homme dans un état de nature hypothétique, qui vit déjà en société, mais avant la découverte de l’agriculture, de la métallurgie et l’invention de la propriété.

Celle de l’homme sociable, qui n’est pas ici l’homme affable et naturellement disposé à vivre en société (tel que le décrit Aristote) , mais au contraire l’homme social qui a été à ce point dénaturé par la société qu’il se soucie constamment de l’image qu’il peut donner de lui dans la vie sociale, de l’opinion qu’autrui peut avoir de lui.

C’est ce que Rousseau appelle l’amour propre et qu’il distingue de l’amour de soi. L’amour de soi n’est autre que l’amour de son être, il relève de l’instinct naturel de conservation, et se traduit par le souci de préserver son être, de se défendre quand on est attaqué, de » se nourrir quand on a faim etc. L’amour propre, c’est l’amour non de soi mais de l’image qu’on donne de soi à autrui.

Il est aussi à l’origine de ce que Rousseau et Marx  appellent aliénation. Aforce de vivre occupé par l’opinion des autres, on devient étranger (alienus, en latin) à soi‐même, entièrement dépendant de l’opinion des autres.

 

Echanges

un monde d'échanges...

Citations

 

Auteur

Oeuvre

Citation

Aristote

Politique

« l’homme est un animal politique »

« Née du besoin de vivre, la cité existe pour être heureux ».

 

Durkheim

De la division du travail social, 1893.

 

« Ce qui fait la valeur morale de la division du travail [...], c'est que, par elle, l'individu reprend conscience de son état de dépendance vis-à-vis de la société. »

 

Bergson,

Les Deux Sources de la morale et de la religion, 1932.

 

« La cohésion sociale est due, en grande partie, à la nécessité pour une société de se défendre contre d'autres, et [...] c'est d'abord contre tous les autres hommes qu'on aime les hommes avec lesquels on vit. »

 

Hume,

Traité de la nature humaine, 1740.

 

L'union des forces accroît notre pouvoir; la division des tâches accroît notre capacité; l'aide mutuelle fait que nous sommes moins exposés au sort et aux accidents. C'est ce supplément de force, de capacité et de sécurité qui fait l'avantage de la société. »

 

Hume

, Traité de la nature humaine, Aubier page 601.

 

L'union des forces accroît notre pouvoir... c'est ce supplément de force, de capacité et de sécurité qui fait l'avantage de la société

«Marx

La Question juive, 1844.

 

Le droit de propriété est donc le droit de jouir de sa fortune et d'en disposer « à son gré », sans se soucier des autres hommes, indépendamment de la société; c'est le droit de l'égoïsme. »

 

 


 

Vocabulaire

  • Echange  :   implique une contre partie  
  • Potlatch : Don motivé par le désir d’affirmer sa supériorité, sa puissance. Le don qui devait être un acte généreux est ici motivé par une attention que l’on pourrait condamner d’un point de vue moral. (Exemple : Entreprise qui aide financièrement une démarche culturelle est une manière de montrer qu’elle est présente).
  • Matérialisme : Doctrine selon laquelle tout dépend de la matière. Cela renvoie au courant de penser de Marx. Il développe une doctrine matérialiste et affirme que ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, mais c’est leur existence sociale qui détermine leur conscience.
  • L’économie Politique : Science qui étudie les besoins économiques et la façon dont sont produits les objets correspondant à ces besoins.

 


Banque de sujets sur les échanges

  • L'intérêt personnel est-il un principe de tout échange ?
  • Les relations humaines se réduisent-elles à un échange ?
  • Qu'est-ce qui nous pousse à échanger ?
  • Donner pour recevoir, est-ce le principe de tout échange ?
  • Les échanges favorisent-ils la paix entre les hommes ?
  • Les échanges unissent-ils les hommes ?
  • Pourquoi échangeons-nous ?
  • Qu'est-ce qui pousse les hommes à échanger?
  • Toute relation à autrui est-elle un échange ?
  • Un don peut-il être un acte désintéressé ou est-il nécessairement lié à un échange ?

 


 


[1] La loi

[2] Ce principe