Nature et culture

 

Une réflexion sur l'homme et la nature...

 1.   Qu’est- ce que  l’homme? 

Illustration : Gabriel Siino, 2015 

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Quelle est la place de l’homme dans la nature ?  

 A-t-il des qualités essentielles et distinctives  que l’on retrouve chez tous les membres de l’espèce humaine mais qui ne se retrouvent que chez elle ? Ou n’est-il qu’une espèce parmi les autres ?

 

1.1    Texte d’ouverture d’E. Morin

Edgar morin

Edgar Nahoum, dit Edgar Morin, né à Paris le 8 juillet 1921, est un sociologue et philosophe français. Il définit sa façon de penser comme « constructiviste »1 en précisant : « c’est-à-dire que je parle de la collaboration du monde extérieur et de notre esprit pour construire la réalité ».

 

« Nous savons tous que nous sommes des animaux de la classe des mammifères, de l'ordre des primates, de la famille des hominiens, du genre Homo, de l'espèce sapiens, que notre corps est une machine de trente milliards de cellules, contrôlée et procréée par un système génétique, lequel s'est constitué au cours d'une évolution naturelle longue de deux à trois milliards d'années, que le cerveau avec lequel nous pensons, la bouche par laquelle nous parlons, la main par laquelle nous écrivons sont des organes biologiques...

Nous admettons, depuis Darwin, que nous sommes fils de primates, mais non que nous sommes nous-mêmes des primates. Nous sommes convaincus que, descendus de l'arbre généalogique tropical où vivait notre ancêtre nous nous en sommes échappés  à jamais, pour nous construire, hors de la nature, le royaume indépendant de la culture.

Notre destin est évidemment exceptionnel par rapport à celui des animaux, y compris les primates, que nous avons domestiqués, réduits, refoulés, mis en cage ou en réserve ; nous avons, nous, édifié des villes de pierre et d'acier, inventé des machines, créé des poèmes et des symphonies, navigué dans l'espace ; comment ne pas croire que, bien qu'issus de la nature, nous ne soyons désormais extra-naturels et surnaturels ? Depuis Descartes, nous pensons contre nature, assurés que notre mission est de la dominer, la maîtriser, la conquérir. (…)

 D'autre part : alors que tous les hommes relèvent de la même espèce, Homo sapiens, ce trait commun de nature n'a pas cessé d'être dénié à l'homme par l'homme qui ne reconnaît pas le semblable en l'étranger, ou qui s'accapare la pleine qualité d'homme. Même le philosophe grec voyait dans le Perse un barbare et dans l'esclave un outil animé. Et si nous avons été contraints à admettre aujourd'hui que tous les hommes sont des hommes, nous en excluons aussitôt ceux que nous nommons « inhumains ».

 


Film Pour aller plus loin ...Edgar Morin , L'Humain II; L'individu

  


 

 

 Arbre homo3

Charles Darwin et la théorie de l’évolution

Selon la théorie du naturaliste Charles Darwin (1809-1882), tous les êtres vivants qu’on retrouve sur Terre sont le produit d’une longue série de transformations biologiques qu'on appelle évolution. De cette manière, Darwin explique la diversité des espèces vivantes et leur métamorphose en d’autres espèces nouvelles uniquement à partir de causes matérielles. 

 Cette théorie s’oppose radicalement à l’idée selon laquelle c’est Dieu qui aurait directement créé la Terre et tous les êtres qui la peuplent. La place de l’être humain dans l’univers prend donc une toute nouvelle signification à partir de Darwin,  car, désormais, il n’est plus le « centre » de la création. L’espèce humaine n’est rien de plus qu’une espèce animale elle-même issue  d’autres espèces animales.   

 

 



L'Homme est-il un animal comme les autres ?  

Petit historique du rapport homme/animal

 

La pensée grecque :  formule déjà le problème de notre relation à l’animal dans des termes véritablement moraux. Dès le VIe siècle avant Jésus Christ, le pythagorisme  condamne le sacrifice des animaux et prône  le végétarisme.  Les pythagoriciens (du nom de leur maître Pythagore 572-500 avant Jésus Christ) croyaient en la réincarnation de l’âme après la mort, aussi bien dans le corps d’un humain que dans celui d’un animal. Pythagore et ses disciples considéraient donc que tuer et manger des animaux était inacceptable.

Aristote (384-322 av JC) lui s’interroge sur la différence entre l’homme et l’animal : Qu’est-ce qui les différencie ? Y-a-t-il entre eux une différence de degré ou de nature ? Il met une certaine distance entre l’homme et l’animal, contrairement aux courants que nous avons vu précédemment. Dans ses écrits politiques et éthiques, il défend une différence de nature entre les deux. 

Animaux du tribunalAu Moyen-âge, l’omniprésence du christianisme place la relation de l’homme et de l’animal dans une hiérarchie stricte. C’est à cette époque de l’histoire que nous connaissons les grands procès d’animaux.  L’animal a-t-il un statut moral ? Il semblerait que oui mais cela ne va que dans un seul sens. L’animal n’a alors pas besoin d’être rationnel pour être moralement responsable. On lui reconnait des actions volontaires et conscientes. En effet, l’animal peut être sujet moral mais pas patient moral. Le Moyen-âge est une parenthèse.

Deux types distincts de procès d’animaux à cette période : les procès collectifs intentés aux rongeurs, sauterelles, chenilles et autres fléaux qui dévastaient épisodiquement une région ; et les procès individuels de gros animaux coupables de crimes. Face aux essaims d’animaux nuisibles, lorsque les processions et autres pratiques de pénitence collective n’avaient pas porté leurs fruits, les tribunaux ecclésiastiques réagissaient en s’en prenant à la « vermine » avec des rituels de conjuration, de malédiction, d’exorcisme et même d’excommunication ! Dans le second cas, ce sont les tribunaux civils qui jugeaient les animaux coupables de crimes individuels. Le propriétaire de l’animal n’était pas tenu pour responsable des crimes graves commis par une de ses bêtes. La question de la responsabilité des animaux, liée à celle de savoir s’ils avaient, ou non, une âme, était sujette à de nombreux débats de théologiens et soulevait de multiples discussions. Néanmoins, les juristes d’Ancien Régime s’accordaient généralement sur l’idée qu’il faut punir un animal criminel, pour l’exemple et pour frapper les mémoires, de manière à ce que l’événement ne se reproduise plus.​

 

Le XVIIe siècle est cartésien : l’animal est assimilé à un automate insensible. Dans sa théorie des animaux-machines, René Descartes (1596-1650) assimile les animaux à des automates qui ne ressentent pas la douleur. Il reconnaît que leur comportement ressemble à celui des hommes, mais pour lui, les animaux sont différents en ceci qu’ils ne possèdent pas d’âme consciente et rationnelle émanant de Dieu. Les animaux sont considérés comme des êtres irresponsables ne pouvant pas être soumis à la punition (la souffrance) infligée par Dieu en représailles de leurs péchés. 

Le XVIIIe  verra s’effondrer cette biologie mécaniste. Sous l’impulsion de la philosophie empiriste de John Locke (toutes nos idées proviennent de l’expérience) d’une part, sous celle de l’observation des animaux (les travaux de Réaumur par exemple) d’autre part, la lecture mécaniste de la vie animale devient de plus en plus absurde aux hommes des Lumières.  

Les philosophes vont insister sur la souffrance animale. L’argument de ces philosophes, et de Rousseau notamment, est la capacité de souffrir commune aux hommes et aux animaux, sur laquelle ils se basent pour leur attribuer des droits. Pourquoi s’autoriserait-on à faire souffrir délibérément un animal alors qu’on se l’interdit pour un homme ? Les animaux n’ont-ils pas droit de vivre sans souffrance ? En plaçant la sensibilité à la source des droits naturels, il inclut tous les êtres pouvant souffrir dans la communauté morale.

L’argument est repris par le philosophe Jeremy Bentham dans son Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789) qui marque un tournant : « quel autre critère devrait marquer la ligne infranchissable ? Est-ce la faculté de raisonner, où peut-être celle de discourir ? Mais un cheval ou un chien adulte est un animal incomparablement plus rationnel, et aussi plus causant, qu’un enfant d’un jour, ou d’une semaine, ou même d’un mois. Mais s’ils ne l’étaient pas, qu’est-ce que cela changerait ? La question n’est pas : Peuvent-ils raisonner ? ni : Peuvent-ils parler ? mais : Peuvent-ils souffrir ? » déclare-t-il. Bentham explique ce point de vue en s’appuyant sur l’argument des cas marginaux, sur lequel nous reviendrons.  

 

Au XIX°

Charles Darwin publie en 1859 On the Origin of Species dans lequel il développe sa théorie de l’évolution . Il remet totalement en question la différence de nature entre l’homme et l’animal jusqu’ici avancée pour justifier l’exploitation des animaux par l’homme. Il n’y a qu’une différence de degré entre l’homme et l’animal, et c’est scientifiquement prouvé.

Au XX° : Après la guerre de 1939-1945 un parallèle est établi entre les pratiques du nazisme et l’exploitation industrielle des animaux ; remettant ainsi en cause nos pratiques envers les animaux. Horkheimer note l’ignorance volontaire commune qu’elles suscitent : « il y a un lien entre l’attitude inconsciente à l’égard des actions honteuses dans les Etats totalitaires et l’indifférence envers les cruautés perpétrées sur les animaux, présente même dans les Etats libres. Les deux phénomènes s’alimentent de l’adhésion tacite des masses à tout ce qui se passe normalement. »    


Penseur singe

Extrait de Klēsis. Revue philosophique, 16, octobre 2010, p. 1-7
 
La question ontologique  de l’animalité est posée depuis l’antiquité, mais sait-on aujourd’hui ce qu’est l’animal, en quoi consiste son monde et quelle est la nature de notre différence ? 
Juridiquement les animaux sont toujours des choses. La question des relations entre humanité et animalité est ancienne, donc, mais non moins actuelle puisqu’elle se pose toujours. 
Et d’autant plus actuelle, même, que depuis un demi-siècle les progrès fulgurants des sciences animales (zoologie, éthologie, primatologie, etc.) nous donnent les moyens d’y répondre, comme jamais auparavant.
  
Cela fait deux mille ans que la tradition judéo-chrétienne, renforcée par l’humanisme, prêche la thèse de l’exception humaine, d’un homme être d’anti-nature, sacré, homme-dieu même [2], c’est-à-dire transcendant, arraché du règne animal, coupé du monde  au nom d’une liste de critères qui feraient le propre de l’homme : la conscience, la raison, la moralité, la culture, etc. 

Jusqu’à, ceux qui s’opposaient à cette vision classique, traditionnelle, politiquement correcte, ne pouvaient être que des philosophes marginaux – même si à partir du XVIIIe siècle le courant matérialiste athée a pris de l’importance. 
Avec l’évolutionnisme (Darwin), qu’à peu près personne ne conteste aujourd’hui, il semblait déjà plus sérieux, plus « scientifique » de parler d’une différence de degrés seulement, et non de nature, entre l’homme et l’animal. L’homme n’est pas, biologiquement, ce demi-dieu arraché de la nature, mais le résultat d’une évolution qui confirme ce que les critiques de l’anthropocentrisme chrétien affirmaient depuis Celse (IIe siècle) : qu’« il est puéril de faire de l’homme le centre de la création » et « qu’il faut rejeter cette pensée que le monde ait été fait en vue de l’homme » [3]. 
Mais l’évolutionnisme seul n’a pas suffi. Cela fait un siècle et demi que nous savons que l’homme est un primate et cela ne semble pas avoir changé, en tout cas pas immédiatement, la manière dont nous concevons et traitons les autres primates. 
Pourquoi ?  (…) Depuis plusieurs décennies, nous avons les moyens scientifiques de prouver qu’aucun de ces fameux attributs dont l’homme-dieu prétend posséder « l’exclusif apanage » ne lui est absolument propre. Que certains animaux ont aussi, à leur manière, à un autre degré, ce que nous appelons la conscience, la raison, la moralité, la culture, etc [5]. Les philosophes qui, aujourd’hui, défendent toujours la thèse de l’exception humaine en utilisant les mêmes arguments qui sont ceux de l’anthropocentrisme chrétien et de l’humanisme depuis des siècles, raisonnent comme si nous étions toujours au XVIIIe siècle de Kant et comme si les découvertes de l’éthologie au XXe siècle – qu’ils ignorent ou feignent d’ignorer – n’avaient pas révolutionné la conception de l’animal depuis lors. 
 
De là, il faut corriger le titre de ce numéro de Klesis. « Humanité et animalité » est une formule utile, qui semble annoncer clairement ce dont on va parler. Mais c’est aussi une formule biaisée, qui pipe les dés avant de les jeter. C’est une formule humaine, et comment pourrait-il en être autrement ? Humaine pas tant parce que l’homme s’est placé en premier   que parce qu’il s’est extrait, exclu, isolé, coupé de l’animalité à laquelle il appartient malgré lui. L’homme n’est pas le seul animal à penser, mais il est le seul à penser qu’il n’est pas un animal. Parler d’humanité et d’animalité, c’est dissimuler le fait que les relations dont on parle sont celles qu’entretiennent des animaux entre eux, certains ayant la différence spécifique d’être humains, d’autres pas. 

Ces relations posent donc la question de savoir en quoi consiste cette différence spécifique et surtout ce qu’elle implique, dans sa relation à l’autre, à cet autre animal qui n’est pas nous, mais avec qui nous avons malgré tout, et souvent malgré nous, une nature commune en partage. Ce champ de recherche est celui de ce que l’on pourrait appeler la « philosophie animale .(…)  
Cela fait plus de deux siècles, en vérité, que l’on parle de « philosophie animale », mais dans un sens différent – et révélateur. C’était jusqu’à présent une insulte.   chez Pierre Jean Corneille Debreyne : « L’homme charnel et animal ne goûte pas les choses spirituelles et divines ; il ne sait pas s’élever au-dessus de la matière et des plaisirs des sens. Sa fin, c’est le monde présent ; son souverain bonheur, c’est de jouir des choses visibles et tangibles, boire, manger et engendrer, comme les animaux. Voilà la fin abjecte où le conduit sa philosophie animale » [8].   Pour cet auteur , et bien d’autres, dire d’une philosophie qu’elle était « animale » était dire qu’elle était sous-humaine, inférieure, bête, voire bestiale.
Parler aujourd’hui de « philosophie animale » comme nous le faisons, sans risquer d’être mal compris au moins par une certaine partie de la population, est le signe d’un changement. Sur le fond, lorsque la philosophie se penche sur l’animal – lorsqu’une revue de philosophie se penche sur les relations entre l’homme et l’animal, ou plus exactement l’animal humain et l’animal non humain – qu’y trouve-t-elle ? Une multitude de réponses, qui relèvent généralement de la différence, la responsabilité et la communauté [10]. 

La question de la différence est première sans doute, puisqu’il faut déjà savoir de quoi ou de qui on parle, c’est-à-dire ce qu’est l’animal. Ce qu’il est par rapport à l’homme, bien sûr, et l’on pourra toujours reprocher à l’homme de ne voir l’animal qu’à travers lui, qu’en fonction de lui, que dans sa relation avec lui. (…) Mais le reproche est justifié car l’homme peut, et doit, tenter de se décentrer pour, dans la mesure du possible, envisager l’animal comme une altérité qui n’appelle pas nécessairement de comparaison.
L’enjeu de la question de la différence est de ne pas céder aux sirènes de la hiérarchie, du rapport de force, qu’on a tôt fait d’entendre lorsque l’on compare.   Il faut donc faire l’effort de se décentrer, c’est-à-dire dé-anthropocentriser sa perspective, et aborder la question de la différence entre l’homme et l’animal d’un point de vue (qui n’est bien sûr ni neutre ni objectif mais) qui tente de s’extraire des biais humains habituels. Il peut être utile, pour cela, de relire Russell :
« Il n’y a aucune raison objective de considérer que les intérêts des êtres humains sont plus importants que ceux des animaux. Nous pouvons détruire les animaux plus facilement qu’ils ne peuvent nous détruire : c’est la seule base solide de notre prétention de supériorité. Nous valorisons l’art, la science et la littérature, parce que ce sont des choses dans lesquelles nous excellons. Mais les baleines pourraient valoriser le fait de souffler et les ânes pourraient considérer qu’un bon braiment est plus exquis que la musique de Bach. Nous ne pouvons le prouver, sauf par l’exercice de notre pouvoir arbitraire. Tous les systèmes éthiques, en dernière analyse, dépendent des armes de guerre. » [12]

Les armes de guerre, c’est l’affaire du second volet de la philosophie animale : l’éthique. On passe cette fois du statut ontologique au statut moral de l’animal. L’éthique animale peut être définie comme l’étude de la responsabilité morale des hommes à l’égard des animaux pris individuellement. C’est à cet endroit qu’on se demande ce que la relation que nous entretenons avec les animaux implique comme devoirs, s’ils ont des droits, et s’il est juste ou non de les traiter de telle ou telle manière. C’est en général le thème qui cristallise le plus les tensions, catalyse le plus les passions, et qui aujourd’hui occupe un corpus important qu’il serait inutile d’expliquer ici puisque je l’ai fait ailleurs [13]. 
Le troisième volet, la communauté, est l’exploration d’une idée simple mais souvent négligée : que l’humanité s’est construite avec et à travers des animaux, ceux avec lesquels nous vivons depuis au moins 17 000 ans. De quoi relativiser la prétendue coupure entre l’homme et l’animal, puisque la fréquentation quotidienne de l’animal a participé à l’édification de l’identité humaine. Cette communauté mixte que nous formons avec certains animaux est généralement envisagée de deux manières, opposées mais également pertinentes. Certains, en éthique animale, nient que l’on puisse parler de communauté et n’y voient qu’une exploitation indigne, des animaux domestiques réduits en esclavage par un abus de pouvoir, et dont on viole la liberté et le droit fondamental de n’être pas le moyen d’une fin, de n’être pas possédé, c’est-à-dire de n’être pas une chose (res propria) [14]. La critique est radicale, mais elle a le mérite de déniaiser ce concept de communauté qui pourrait être employé avec naïveté.
D’autres, en philosophie ou en éthologie, y voient au contraire un lieu de partage, une relation mutuellement satisfaisante – ou qui en tout cas peut l’être (il est évident qu’elle ne l’est pas toujours) – dans laquelle l’homme profite de tel avantage que lui procure l’animal (sa force de travail ou son affection par exemple) en échange de quoi il lui donne à son tour d’autres avantages (protection, nourriture, et affection également). Certains auteurs parlent ainsi d’un « contrat social » ou d’un « contrat domestique » - qui pourrait selon eux s’appliquer à une certaine forme d’élevage mais certainement pas à l’élevage industriel [15].


Ce que montre ce numéro, finalement, est qu’il est aujourd’hui possible et souhaitable, et de bien des manières, de repenser la relation entre ce que nous appelons « l’humanité » et « l’animalité », en dehors des sentiers battus depuis deux millénaires par l’anthropocentrisme traditionnel, creusés par des hommes que l’altérité inquiète.


 


2.2    Texte  2 : Rousseau

Jean jacques rousseau 832J.J Rousseau,  né le 28 juin 1712 à Genève et mort le 2 juillet 1778 à Ermenonville, est un écrivainphilosophe et musiciengenevois de langue française. Il est l'un des plus illustres philosophes du siècle des Lumières et l'un des pères spirituels de la Révolution

Mais (…) sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation c'est la faculté de se perfectionner; , au lieu qu'un animal est, au bout de quelques mois, ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu'elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n'a rien acquis et qui n'a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l'homme, reperdant par la vieillesse ou d'autres accidents, tout ce que sa perfectibilité * lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d'être forcés de convenir que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l'homme ; que c'est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents ; que c'est elle, qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même, et de  la nature.

Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'Inégalité parmi les Hommes, Première Partie

 

La thèse de  Rousseau (à retenir) 

L’homme n’est pas comme les représentants des autres espèces puisqu’il est « perfectible ». C’est à dire qu’au cours de sa vie, ses facultés se développent. Cela est vrai pour l’homme en tant qu’individu mais aussi en tant qu’espèce. Rousseau oppose l’homme aux animaux qui eux atteignent une limite au-delà de laquelle leur développement cesse (individu et espèce aussi).

L’homme est donc en perpétuelle évolution (il est un être de culture).

Mais ce développement n’est pas nécessairement signe de progrès moral. Car cette perfectibilité peut pousser les hommes à accroitre leur capacité à faire le mal (les armes deviennent d eplus en plus destructrices par exemple). Donc l’homme est perfectible mais peut aussi être « imbécile » et produire plus de mal et d’inégalités au fil des siècles …il peut perdre cette capacité à évoluer (vieillesse, maladie) mais c'est aussi à elle qu'il doit de se « dénaturer », et de devenir « le tyran de lui-même ». C'est-à-dire que l'homme, en s'éloignant de son état naturel perd sa tranquillité, sa liberté, son innocence. On voit donc que pour Rousseau cette aptitude au progrès n'est pas une source de bonheur et d'épanouissement

 

Depuis Rousseau, les découvertes en éthologie ont peut-être bien changé la donne....

Emission Arte : Les animaux pensent-ils ?

 

Les émotions animales

 

Homme versus singe, Arte

 

2     Existe-t-il une nature qui nous determine ?

2.1    Texte n° 1 J.P Sartre

Sartre1J.P Sartre (1905-1980)Ecrivain et philosophe français. Il a profondément marqué le vie intellectuelle et politique de la 2° moitié du XX°. Pour lui, l’homme est libre, et même « condamné à être libre », responsable. En fait l’homme est condamné à choisir sa vie et à s’engager. 

"S'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition. Ce n'est pas par hasard que les penseurs d'aujourd'hui parlent plus volontiers de la condition de l'homme que de sa nature. Par condition ils entendent avec plus ou moins de clarté l'ensemble des limites a priori qui esquissent sa situation fondamentale dans l'univers. Les situations historiques varient: L’homme peut naître esclave dans une société païenne ou seigneur féodal ou prolétaire. Ce qui ne varie pas, c'est la nécessité pour lui d'être dans le monde, d'y être au travail, d'y être au milieu d'autres et d'y être mortel... Et bien que les projets puissent être divers, au moins aucun ne me reste-t-il tout à fait étranger parce qu'ils se présentent tous comme un essai pour franchir ces limites ou pour les reculer ou pour les nier ou pour s'en accommoder."

Jean-Paul SARTRE, L'Existentialisme est un humanisme p.67,69 – Nagel

 

 

La thèse de Sartre

 Pour Sartre, il n’y  a pas de nature humaine. 

Pour Sartre« L’existence précède l’essence »c’est à dire que  l'homme commence à exister avant d'être ceci ou cela et que, n'étant pas déterminé par son essence, il est liberté. (L’homme, c’est l’inverse d’un   ouvre-boite qui lui est créé pour ouvrir des boites…  L’homme n’est pas pré programmé, il est libre. C’est pourquoi il est le résultat de ce qu’il se fait).

Mais s’il n’existe pas de nature humaine, il existe en revanche « une universalité humaine de condition ». Cette condition ne dépend pas des situations historiques mais d’une situation « universelle » commune à tous les hommes. Cette condition se  définit par les « limites » de tout homme ; il lui faut…  être, agir, communiquer, mourir.  

Sartre

 


 

2.3    Texte 3 : Camus - absurde et conscience- Mythe de Sisyphe

Albert Camus est né en 1913,  en Algérie.  C’est à Alger, dans le quartier populaire de Belcourt, qu’Albert Camus passe son enfance et son adolescence, sous le double signe, qu’il n’oubliera jamais, de la pauvreté et de l’éclat du soleil méditerranéen. Philosophe, romancier, journaliste…C’est un homme engagé. Il reçoit le prix Nobel de Littérature en 1957 et meurt en 1960 dans un accident de voiture.

 

Biographie Camus http://www.tv5.org/TV5Site/webtv/video-6857-Albert_Camus_ou_l_engagement_intellectuel_d_Oran_a.htm

  

 

 Sisyphe par Camus

Texte de Camus

SisypheLes dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu'au sommet d'une montagne d'où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu'il n'est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir.

On a compris déjà que Sisyphe est le héros absurde. Il l'est autant par ses passions que par son tourment. Son mépris des dieux, sa haine de la mort et sa passion pour la vie, lui ont valu ce supplice indicible où tout l'être s'emploie à ne rien achever. C'est le prix qu'il faut payer pour les passions de cette terre.

On ne nous dit rien sur Sisyphe aux enfers. Les mythes sont faits pour que l'imagination les anime. Pour celui-ci, on voit seulement tout l'effort d'un corps tendu pour soulever l'énorme pierre, la rouler et l'aider à gravir une pente cent fois recommencée; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d'une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d'un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté toute humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l'espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d'où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même! Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s'enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait? L'ouvrier d'aujourd'hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins absurde. Mais il n'est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté connaît toute l'étendue de sa misérable condition: c'est à elle qu'il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

A. Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942

 

 

 Quelle est la thèse de Camus ?

 Sisyphe incarne pour Albert Camus le héros absurde par excellence. Il  symbolise tout à la fois révolte, liberté et passion :     condamné  par les dieux à accomplir pour l’éternité une action absurde qui n’a aucune chance d’aboutir (mettre le rocher sur le sommet de la montagne)  Sisyphe est sans espoir.  Et pourtant il continue. Et c’est ce qui fait de  Sisyphe  un héros. Sisyphe a conscience de sa situation. Mais il transmue le châtiment, comme une forme de victoire.

 Nous devons imaginer Sisyphe heureux  d’accomplir son devoir d’homme, celle de continuer à vivre malgré l’absence de sens du monde. Plus tard, Camus appellera à la révolte contre l’ordre métaphysique du monde.

 


 

2.4    Texte 4 : Kant – L’homme peut-il penser par lui-même 

Immanuel kant painted portraitEmmanuel Kant  est un philosophe allemand  (1724-1804). Kant a exercé une influence considérable sur l'idéalisme allemand, la philosophie analytique, la phénoménologie et la philosophie postmoderne. Son œuvre, considérable et diverse est centrée autour des trois Critiques, à savoir la Critique de la raison pure, la Critique de la raison pratique et la Critique de la faculté de juger

Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur terre. Par-là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement.

Il faut remarquer que l’enfant, qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble pour lui qu’une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense.

 

E. KANT, Anthropologie du point de vue pragmatique

Thèse de Kant  

Qu'est-ce qui définit l'homme ? (Qu'est-ce qui distingue l'homme de tous les autres êtres vivants?)

Thèse : La conscience de soi  définit la condition humaine. 

Etapes de l'argumentation

- I° partie :   La conscience de soi fait de l'homme une personne.

- II° Partie :   La conscience de soi est universelle, elle n'est pas un simple jeu grammatical.

- III° Partie :   La conscience de soi n'est pas innée. Elle est le résultat d'un apprentissage.

L’homme est un être de culture doté de facultés qui lui permettent de se « perfectionner ». Il est capable de raisonner. Il ne doit donc pas se satisfaire de ses instincts…Il n’est pas un animal. « Aie le courage de te servir de ton propre entendement »(en gros : pense par toi-même). C’est l’idéal des Lumières et c’est celui de Kant. Celui qui ne pense pas par lui-même est sous « tutelle ».Et souvent c’est par paresse ou par lâcheté. 

 

Sur Kant

 


Pascal

747727Blaise Pascal, (1623 – 1662)   mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et théologien français.

“L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant.

Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien”

Pascal, Pensées, (XVII°)

 

  C’est donc dans la conscience de sa propre faiblesse que réside la supériorité  de l’homme sur la Nature. La conscience transforme la misère en misère grandiose. Etre conscient d’être misérable n’est plus tout à fait être misérable.  C’est la pensée qui donne à l’homme sa dignité : « Toute notre dignité consiste donc en la pensée »

 

 


 

1.1    Texte 5 : François Jacob : le biologique et le culturel

F jacobFrançois Jacob, biologiste, prix  Nobel de médecine en 1965 pour ses travaux sur la génétique. Il est notamment l’auteur de Le Jeu des possibles, 1981

 

Tout enfant normal possède à la naissance la capacité de grandir dans n'importe quelle communauté, de parler n'importe qu'elle langue, d'adopter n'importe quelle religion, n'importe quelle convention sociale. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que le programme génétique met en place ce qu'on pourrait appeler des structures d'accueil qui permettent à l'enfant de réagir aux stimuli venus de son milieu, de chercher et repérer des régularités, de les mémoriser puis de réassortir les éléments en combinaisons nouvelles. Avec l'apprentissage, s'affinent et s'élaborent peu à peu ces structures nerveuses. C'est par une interaction constante du biologique et du culturel pendant le développement de l'enfant que peuvent mûrir et s'organiser les structures nerveuses qui sous-tendent les performances mentales. Dans ces conditions, attribuer une fraction de l'organisation finale à l'hérédité et le reste au milieu n'a pas de sens. Pas plus que de se demander si le goût de Roméo pour Juliette est d'origine génétique ou culturelle. Comme tout organisme vivant, l'être humain est génétiquement programmé, mais il est programmé pour apprendre. Tout un éventail de possibilités est offert par la nature au moment de la naissance. Ce qui est actualisé se construit peu à peu pendant la vie par l'interaction avec le milieu.

 

 

Quelle est la thèse de F.Jacob

 L’homme est un être biologique mais c’est par l’apprentissage qu’il peut utiliser ses capacités naturelles. « L’homme est programmé pour apprendre » mais cet apprentissage  se fait et varie en fonction du milieu. 


 

On peut distinguer…

  NATURE CULTURE

Nature comme

environnement

  • Préexiste à l’homme
  • Existe indépendamment des intentions et efforts de l’homme.
  • Est soumise à des lois immuables.

a) Constitué de toutes les productions humaines, depuis l'outil (technique) le plus simple jusqu'à l'œuvre d'art ou de pensée la plus achevée.

b)Quand la nature ne suffit plus (aux besoins), la culture apparaît.

Donc Culture = transformation

Nature humaine ce qui est commun à tous les individus et qui est donné à la naissance (Inné) Ensemble des normes collectives, comportements acquis et transmis par les modes de vies : la culture collective

 


Pascal

747727

Blaise Pascal, (1623 – 1662)   mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et théologien français.

“L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant.

Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien”

Pascal, Pensées, (XVII°)

 

  C’est donc dans la conscience de sa propre faiblesse que réside la supériorité  de l’homme sur la Nature. La conscience transforme la misère en misère grandiose. Etre conscient d’être misérable n’est plus tout à fait être misérable.  C’est la pensée qui donne à l’homme sa dignité : « Toute notre dignité consiste donc en la pensée »

 II.      La culture est-elle garante de notre humanite ?

 « Chacun de nous est vêtu de la civilisation, il ne se connait point dans la nudité de l’animal ». Alain

 

1.1    Ethnocentrisme

Traces d'ethnocentrisme dans les mythes des peuples dits « primitifs ».

 Un mythe sur l'origine des races humaines, raconté par les IndiensCherokees, est à cet égard révélateur. Le Créateur a créé l'homme de la manière suivante : il a d'abord construit un four, puis modelé des figurines en pâte, de forme humaine, qu'il mit à cuire. Il sortit la première trop tôt ; d'elle allaient descendre les Blancs. Il retira la seconde à point : d'une belle couleur brune, elle allait être l'ancêtre des Indiens. Contemplant son oeuvre, il oublia de sortir la troisième ; cette figurine trop cuite, on le devine, était le premier Noir.

La culture a produit des cultures diverses qui n’arrivent pas toujours à faire bon  ménage…

 

 

 

Etymologie de « ethnocentrisme »: du grec ethnos, nation, tribu, et du latin centrum, centre.

L’ethnocentrisme consiste à juger les autres cultures en fonction de la notre. Il correspond aux différentes formes que prend le refus de la diversité des cultures. Rappelons que la culture  est « l’ensemble des acquisitions faites par les hommes et le fait de les acquérir » mais qu’elle est aussi « un ensemble de normes collectives propre à un groupe ».

Donc un ensemble de représentations, de croyances, de savoir-faire, de coutumes acquis   en tant que membre de telle ou telle société, de telle ou telle communauté et non en tant que membre de l’espèce humaine. On parlera donc  de culture occidentale, africaine, orientale… 

Les hommes sont donc des êtres de cultures mais ils n’ont malheureusement pas la même culture, ce qui peut conduire à l’ethnocentrisme.

 

Fond1BNF http://expositions.bnf.fr/socgeo/pedago/t050.htm

1.2      Texte 6 :   R. Aron

Raymond Aron (19051983) est un philosophe, sociologue, politologue, historien et journalistefrançais.D'abord ami et condisciple de Jean-Paul Sartre   à l'École normale supérieure, il devient, lors de la montée des totalitarismes, un ardent promoteur du libéralisme, à contre-courant d'un milieu intellectuel pacifiste et de gauche alors dominant

A notre époque, des millions d'hommes vivent et souffrent le déchirement, au fond d'eux-mêmes, entre une culture qui se meurt et une culture qu'il déteste et désire tout à la fois parce qu'elle offre la voie de la puissance et de l'opulence. Il y a près d'un demi-siècle, il écrivit que l'Occident ne sait plus s'il préfère ce qu'il apporte à ce qu'il détruit. Privés de leurs empires, les Européens n'assument plus la même responsabilité ; peut-être est-il encore des ethnocides, mais ils les commettent moins par leurs actes que par leur être. L'histoire de l'humanité est jonchée de culture morte, parfois même évanouie de la mémoire des vivants. L'histoire fut tragique pour les Indiens, pour les Incas, pour les Aztèques ? Qui en doute ? Elle piétine les cadavres des cultures aussi bien que ceux des hommes. Vers quoi va-t-elle ? Ce qui viendra demain justifiera-t-il jamais les souffrances de ceux qui tombèrent sur le chemin ? Là encore personne ne peut répondre.

Raymond Aron, Mémoires, 50 ans de réflexion politique, Julliard, 1983

 

Quelle est la thèse de R. Aron  ?

Raymond Aron insiste ici sur les processus de domination d'une culture sur une autre. Il dénonce la disparition de cultures dominées, disparition passée ou à venir.

 


 

Texte 7 : Montaigne, Essais, Des Cannibales, 16°

Michel de montaigne Michel de Montaigne, (Michel Eyquem, seigneur de Montaigne),   1533- 1592  est un philosophe et moraliste de la Renaissance.  

Dans ses   Essais (1572-1592) il fait le  projet de se peindre soi-même pour instruire le lecteur   « Ce ne sont pas mes actes que je décris, c’est moi, c’est mon essence. »  Il s’interroge sur l’homme et affirme que  « Chaque homme porte la forme entière, de l’humaine condition. »

 

« Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. Comme de vrai, il semble que nous n'avons d'autre mire de la vérité et de la raison que l'exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l'ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. […]


 Montaigne, Les Essais, XVI°

 

 Sur Montaigne  

Thèse de Montaigne

 


Exemples sur l’ethnocentrisme:

 

 Aguirre ou la colère de Dieu, Werner Herzog, 1972

 

Un film sublime et terrifiant  ! (Sur l’homme dans toute sa démesure)

Au-delà d’une traditionnelle évocation de la conquête espagnole, Aguirre (1972) nous convie à observer un microcosme humain avec ses règles, ses lois et ses inévitables dérives.

 

 

 


 

 

 La Controverse de Valladolid :

En 1550, soixante ans après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, le roi d’Espagne, Charles-Quint, convoque une controverse(1) dans un couvent de Valladolid. Une question fondamentale va être débattue : les Indiens du Nouveau-Monde sont-ils des hommes comme les autres ? En conséquence, méritent-ils d’être traités comme des humains ou sont-ils nés pour être soumis ?  

En présence d'un légat du pape, le cardinal Roncieri, d'un représentant de Charles-Quint et devant une assemblée attentive, le chanoine Sepulveda et le dominicain Las Casas s’opposent parfois violemment. Pour Sepulveda, il existe dans le monde des sous catégories d’humains, faites pour être dominées, les Indiens sont nés pour être des esclaves ; pour Las Casas, les Indiens sont des hommes, « nos frères », créatures de Dieu.

 

Ce qu’il faut retenir de la controverse de Valladolid

 La controverse de Valladolid illustre la position ethnocentrique de l'Europe à l'époque de la Renaissance et des grandes découvertes. Convaincus d'être des nations civilisées, les états d'Europe ont voulu imposer leur vision du monde et de Dieu au Nouveau Monde.  Cette controverse illustre ce que disait Edgar Morin, à savoir que nous ne reconnaissons pas à tous les hommes le statut d'homme.

 


[1] Une controverse est une discussion argumentée,


Les zoos humains et leurs variants

Zoo humainLes expositions coloniales furent organisées au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle dans les pays européens (Première en France: 1906 à Marseille) Elles avaient pour but de montrer aux habitants de la Métropole les différentes facettes des colonies. Les expositions coloniales donnaient lieu à des reconstitutions spectaculaires des environnements naturels et des monuments d'Afrique, d'Asie ou d'OcéanieLa mise en situation d'habitants des colonies, souvent déplacés de force, les fera plus tard qualifier de zoos humains, en particulier dans l'ouvrage Zoos humains, ouvrage collectif sous la direction de Nicolas Blancel

 « L’expérience nous prouve, malheureusement, combien il faut de temps avant que nous considérions comme nos semblables les hommes qui diffèrent de nous par leur aspect extérieur et par leurs coutumes. »   

Charles Darwin (1871), théoricien de l’évolution des espèces  et à l’origine de cette volonté des anthropologues du XIXème siècle de trouver le chaînon manquant entre le singe et l’homme moderne .

 

 

 

 

 


Vénus noire

  Abdellatif Kéchiche dans  La Vénus noire, met en scène cette Vénus Hottentote ( tribu d’Afrique du Sud), Saartjie Baartman ( Sawtche) née en 1790 et décédée en 1815  après avoir été arrachée à sa terre natale par un afrikaner, exhibée à Londres dans une cage à Picadilly en 1810 et à Paris, vendue aux uns et aux autres, mise même entre les mains d’un montreur d’animaux ( à cause d’une stéatopygie, c’est-à-dire une hypertrophie graisseuse des hanches et des fesses ainsi qu’un « tablier génital »)  comme une bête de foire, un monstre.

   A sa mort, sa dépouille sera étudiée, disséquée  (plutôt charcutée) par l’anatomiste Georges Cuvier, qui l’avait par ailleurs examinée de son vivant.  

Quelques conclusions de l’analyse de Cuvier présentées en 1917 devant l’Academie de médecine sont citées, je vous laisse juge: 

  « Ce qui est bien constaté dès à présent,.., c’est que ni ces Gallas ou ces Boschimans, ni aucune race de nègre, n’a donné naissance au peuple célèbre qui a établi la civilisation dans l’antique Egypte, et duquel on peut dire que le monde entier a hérité les principes des lois, des sciences, et peut-être même de la Religion… Aujourd’hui que l’on distingue les races par le squelette de la tête, et que l’on possède tant de corps d’anciens Égyptiens momifiés, il est aisé de s’assurer que quel qu’ait pu être leur teint, ils appartenaient à la même race d’hommes que nous ; qu’ils avoient le crâne et le cerveau aussi volumineux ; qu’en un mot ils ne faisaient pas exception à cette loi cruelle qui semble avoir condamné à une éternelle infériorité les races à crâne déprimé et comprimé. »

 Voici le rapport  de l’Assemblée nationale concernant une requête faite par Nelson Mandela, au nom de sa tribu d’origine pour récupérer les restes de la dépouille de la pauvre Vénus afin de lui offrir une sépulture digne de ce nom et les honneurs dus à son martyr, et se solde après 8 ans de débats juridiques par une loi,  le 21 février 2002: 

« Article unique : A compter de la date d’entrée en vigueur de la présente loi, les restes de la dépouille mortelle de la personne connue sous le nom de Saartjie Baartman cessent de faire partie des  collections de l’établissement public du Muséum national d’histoire naturelle. L’autorité administrative dispose, à compter de la même date, d’un délai de deux mois pour les remettre à la République d’Afrique du Sud. »  

Source : http://next.liberation.fr/cinema/01012298327-venus-noire-l-histoire-d-un-scandale

 

Vénus noire (extrait)

Pour info : L'Assemblée nationale a adopté le 16 mai une proposition de loi du Front de gauche supprimant le mot "race" de la législation française. Une première étape, en attendant la promesse de campagne de François Hollande : supprimer le terme "race" de la Constitution française.


 

Lexique

 Vocabulaire Nature et Culture

 

Acquis

 

Ce que l’on acquiert par la culture

Culture :

 

Toute forme de transformation opérée par l’homme sur la nature (environnementale ou humaine).

Ethnocentrisme

 

Tendance à privilégier la communauté à laquelle on appartient, à faire de sa propre culture le seul modèle de référence pour juger les autres cultures, et par conséquent de  sous-estimer et de rejeter hors de la culture (et de l'humanité) tout ce qui ne lui appartient pas .

Essence

ce qui constitue la nature d’un être,   son identité, sa permanence (par rapport à ce qui est accidentel).

Existence

Le fait d’être

Inné

 

Ce que l’on possède déjà à la naissance (Vs acquis)

Nature :

 

Tout ce qui existe sans l'homme et en dehors de l'action des hommes. La nature de l'homme désigné caractère commun à tous les hommes, nature est alors synonyme d'essence

Race/ Racisme :

théorie ou doctrine selon laquelle il existerait une hiérarchie entre les "races", qui se traduit par la volonté de préserver la race supérieure de tout croisement, et qui justifie par la supériorité de la race son droit à dominer les autres groupes  ou "races "tenus pour inférieurs. La notion de race n'est qu'un pseudo concept qui n'a aucun fondement scientifiques. L'Assemblée nationale a adopté jeudi 16 mai 2013 une proposition de loi du Front de gauche supprimant le mot "race" de la législation française.

Relativisme culturel 

 doctrine qui insiste sur la différence de culture et de valeur des sociétés.

 En ce sens le relativisme refuse qu'il puisse y avoir des valeurs universelles (valables pour tous les hommes sans exception). Cependant le relativisme combat l'ethnocentrisme, c'est-à dire l'attitude qui consiste à juger les autres systèmes sociaux en fonction du notre. Le relativisme culturel prône la tolérance.

 

Xénophobie :

peur (phobie) de l'étranger (xeno). 

 

 

 

 

 

CITATIONS...CITATIONS...CITATIONS...

 

 

CAMUS Albert (XX°)

 

 

  • « Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile, ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. 

  • La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.»

  • « Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide.

  • « C'est qu'en vérité le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout. »   

 

KANT Emmanuel (XVIII°)

 

 "La nature, c'est l'existence des choses, en tant qu'elle est déterminée selon des lois universelles."
Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future, § 14, trad. L. Guillermit, Vrin, 1986, p. 61.

 

 

LEVI-STRAUSS Claude (XX°)

 

 « Le barbare, c’est l’homme qui croit à la barbarie », Race et Histoire, 19

 

 

 

 

MERLEAU-PONTY Maurice (XX°)

 

"Ce qui définit l'homme n'est pas la capacité de créer une seconde nature, - économique, sociale, culturelle -, au-delà de la nature biologique, c'est plutôt celle de dépasser les structures créées pour en créer d'autres."
 

Maurice Merleau-Ponty, La Structure du comportement, 1942, PUF, coll. Quadrige, 2000.

 

 

 

MONTAIGNE Michel de (XVI°)

 

« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. Comme de vrai, il semble que nous n'avons d'autre mire de la vérité et de la raison que l'exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. »

Montaigne, Les Essais, (1580-1595), livre Ier, chapitre XXXI

 

 

 

 

MORIN Edgard (XX°)

MORIN

   “L’homme est un être culturel par nature parce qu’il est un être naturel par la culture”   Edgard Morin.

C’est-à-dire que:

-”un être naturel par la culture”: l’homme n’est homme que par la culture ( contre exemple des enfants sauvages) //- “un être culturel par nature”:  ce qui semble aujourd’hui « inné » (comme la station debout par exemple)  est le résultat d’une évolution et donc un acquis.  La nature a prédisposé l’homme à la culture, en le faisant inachevé et perfectible. 

 

 

ROUSSEAU Jean-Jacques (XVIII°)

 

« Je ne vois dans tout animal qu’une machine ingénieuse (…) J’aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, alors que  l’homme concourt aux siennes en qualité d’agent libre. »

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