Justice et Loi

JUSTICE ET LOI

 

Cette deuxième partie du cours  s’interrogera sur le rapport entre liberté, Etat,  société,  loi, Justice...Et cherchera à savoir s’ils sont  un garant ou une entrave à ma liberté? Dans une société organisée, personne ne peut faire ce qu’il veut, comme il veut…Chacun est dans l’obligation de respecter la loi. Dans le cas contraire, la loi se chargera aussi de sanctionner. Bref, chacun doit rester dans la légalité, c'est-à-dire dans le cadre définit par la loi. C’est ce qui en théorie assure la liberté de chacun. Sans la loi, c’est le droit du plus fort.Mais je suis également libre de refuser de faire tout ce qu’elle n’ordonne pas. Ou de désobéir si ce qu’elle m’ordonne n’est pas légitime. Il y a même des cas ou l’état n’est pas le garant de ma liberté : c’est le cas de l’état totalitaire   


 

1. La loi est-elle la loi du plus fort ?

 La loi n’est parfois que  la situation  imposée par le plus fort. Mais est-ce encore la loi ? Cette loi là n’a ni valeur juridique ni valeur morale. Pour que l’on parle de loi, il faudrait alors que ceux qui sont sous la loi du plus fort aient accepté de l’être, c'est-à-dire aient donné leur consentement à la soumission (cf. Hobbes). 

Si, au contraire, cette soumission est seulement subie mais n’est  ni acceptée ni reconnue, le pouvoir qui s'exerce est pleinement injuste: établi et maintenu par la violence, il est privé de toute légitimité. Et il sera alors juste de s’y opposer.

De plus, un pouvoir qui ne repose que sur la menace et la contrainte est fort un certain temps…Mais il finit par se heurter à une force plus grande, qui le renverse (cf. la Révolution française, mais aussi plus proche de nous, la Libye)  un tel pouvoir est nécessairement   constamment menacé et généralement obligé à de plus en plus de violence (voir la Syrie)


 

1.1.1   La Fontaine, La raison du plus fort… 

Jean de La Fontaine (1621 - 1695) est un poète, moraliste  et conteur français, auteur notamment des  Fables. Il est le contemporain de Louis XIV

Le Loup et l'agneau


La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté -
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,Plus de vingt pas au-dessous d'elle,
Et que par conséquent, en aucune façon
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'agneau, je tète encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point.
- C'est donc quelqu'un des tiens:
Car vous ne m'épargnez guère.
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus au fond des forêts
Le loup l'emporte et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Jean de la Fontaine, Fables (XVII°)   

Cette fable illustre la notion de loi du plus fort qui ne repose sur aucune justification défendable autre que…la force

 


 

 Rousseau, , « Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maitre… »

 Jean-Jacques Rousseau, ( 1712-1778)   est un écrivain, philosophe et musicien genevois de langue française.

Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit, et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ? (…)Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes.

Rousseau, Du Contrat social, L. I, ch. III, Du droit du plus fort.

 

Thèse  Rousseau  :  La loi qui repose sur la force ne sert que le droit du plus fort. Elle n’a pas de légitimité (pas de valeur universelle ; elle n’est pas au service du bien commun) je peux donc lui désobéir

 


 

1.1    Les lois rendent-elles les hommes libres ?

Considérer  la liberté comme la possibilité de faire tout ce que l’on veut reviendrait à se laisser mener par nos pulsions, nos passions sans la moindre considération pour autrui. Mais la vie deviendrait vite impossible et ne serait vraiment libre que le pire des hommes…

 Il faut donc tenter de comprendre la liberté dans sa relation avec la loi.  La liberté est alors une forme d'obéissance acceptée, encadrée par la loi. Et cette liberté ne peut évidemment être absolue.   Le pouvoir aura donc besoin de légalité et de légitimité. Pour cela, il devra reposer sur la loi commune, dont le principe est accepté par tous et substituer la violence des hommes à la force de la loi. C’est un contrat qui doit être établi entre les membres d’une société. Mais ce contrat peut prendre différentes formes.   

 Le contrat : tente de définir théoriquement la légitimité de l’Etat. La question que pose le contrat et à laquelle il tente de répondre est : A quelles conditions des hommes libres accepteraient-ils d’obéir au pouvoir ?


 

1.2    La loi, une nécessité ?

Nicolas Machiavel, (1469 -1527) né à Florence, en Italie. Machiavel est un penseur italien de la Renaissance, philosophe, théoricien de la politique.

Machiavel a donné en français le terme « machiavélisme » 

Texte de Machiavel

"Tous les écrivains qui se sont occupés de politique (et l'histoire est remplie d'exemples qui les appuient) s'accordent à dire que quiconque veut fonder un État et lui donner des lois doit supposer d'avance les hommes méchants, et toujours prêts à montrer leur méchanceté toutes les fois qu'ils en s trouveront l'occasion. Si ce penchant demeure caché pour un temps, il faut l'attribuer à quelque raison qu'on ne connaît point, et croire qu'il n'a pas eu l'occasion de se montrer ; mais le temps qui, comme on dit, est le père de toute vérité, le met ensuite au grand jour.

(…)  C'est une preuve de ce que nous avons avancé: que les hommes ne font le bien que forcément; mais que dès qu'ils ont le choix et la liberté de commettre le mal avec impunité, ils ne manquent de porter partout la turbulence et le désordre.
C'est ce qui a fait dire que la pauvreté et le besoin rendent les hommes industrieux et que les lois font les gens de bien. Là où le bien vient à régner naturellement et sans la loi, on peut se passer de loi, mais dès que viennent à expirer les mœurs de l'âge d'or, la loi devient nécessaire. 

Machiavel, Discours sur la Première Décade de Tite-Live 

Pour Machiavel, l’homme est naturellement mauvais  et comme il  ne fait le bien que si on l’ y oblige : des lois reposant sur la force sont nécessaires

 

Trois contrats : Hobbes- Locke- Rousseau

Quel est le meilleur système politique….

 Hobbes : Sécurité contre liberté

 Thomas Hobbes  (1588 - 1679) philosopheanglais. Son œuvre majeure, Le Léviathan, eut une influence considérable sur la philosophie politique moderne.  

Hobbes considère que l'état de nature est un état de guerre. Aussi, pour lui, toute forme d'Etat sera préférable à cet état de nature. Hobbes propose donc un modèle dans lequel l’individu renonce à sa liberté en faveur de sa sécurité. Le chef sera le garant de cette sécurité mais en échange, il décidera seul des choix de tous.

 L’état de nature selon Hobbes,

L’état de nature pour Hobbes, c’est « l’horrible état de guerre » car « l’homme est un loup pour l’homme ».

D'elles-mêmes en effet, en l'absence d'un pouvoir qui les fasse observer par l'effroi qu'il inspire, les lois de nature (comme la justice, l'équité, la modération, la pitié, et d'une façon générale, faire aux autres ce que nous voudrions qu'on nous fit) sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et aux autres conduites de ce genre. Et les conventions, sans le glaive, ne sont que des paroles, dénuées de la force d'assurer aux gens la moindre sécurité.C'est pourquoi, nonobstant les lois de la nature ( …), si aucun pouvoir n'a été institué, ou qu'il ne soit pas assez grand pour assurer notre sécurité, tout homme se reposera (chose pleinement légitime) sur sa force et sur son habileté pour se garantir contre tous les autres.

 

 Thomas Hobbes," Leviathan "© Editions Sirey

Pour Hobbes : L’homme est mauvais donc pas de pouvoir sans force et dans le cas contraire, retour à la loi du plus fort 

 

 L’état de société selon Hobbes

L’état de société est rendu nécessaire par l’insécurité de l’état de nature.

La seule façon d'ériger un tel pouvoir (…) apte à défendre les gens de l'attaque des étrangers, et des torts qu'ils pourraient se faire les uns aux autres, et ainsi à les protéger de telle sorte que par leur industrie et par les productions de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, c'est de confier tout leur pouvoir et toute leur force à un seul homme, ou à une seule assemblée, qui puisse réduire toutes leurs volontés, en une seule volonté. Cela revient à dire : désigner un homme, ou une assemblée, pour assumer leur personnalité ; et que chacun s'avoue et se reconnaisse comme l'auteur de tout ce qu'aura fait ou fait faire, quant aux choses qui concernent la paix et la sécurité commune, celui qui a ainsi assumé leur personnalité, que chacun par conséquent soumette sa volonté et son jugement à la volonté et au jugement de cet homme ou de cette assemblée.   (…)  ....Le dépositaire de cette personnalité est appelé SOUVERAIN, et l'on dit qu'il possède le pouvoir souverain ; tout autre homme est son SUJET.

Le contrat selon Hobbes
 Le contrat proposé par Hobbes est un contrat de soumission. 
-   la soumission doit être totale;
 -  le maître lui-même n’est pas lié par ce contrat (son pouvoir est absolu).
La sécurité, la paix est donc à ce prix : j’accepte une soumission totale  et j’accorde un pouvoir absolu à mon chef.  L’état c’est « l’homme Dieu pour l’homme ». Tout repose sur l’autorité du chef : « Sans le glaive[1], les pactes ne sont que des mots ». 
 La seule chose que Hobbes exige des citoyens, c’est l’obéissance. Mais en contrepartie, les citoyens gagnent la sécurité et le respect de leurs biens.
 

[1] L’épée, symbole de force


 

Locke ou la liberté possible

John Locke ( 1632- 1704) était un philosophe anglais, l'un des principaux précurseurs des Lumières. Sa théorie de la connaissance était qualifiée d'empiriste car il considérait que l'expérience est l'origine de la connaissance. Sa théorie politique est l'une de celles qui fondèrent le libéralisme

"Les hommes se trouvant tous par nature libres, égaux et indépendants, on n'en peut faire sortir aucun de cet état ni le soumettre au pouvoir politique d'un autre, sans son propre consentement. Il ne peut y avoir de pouvoir sans acceptation ( Pas de soumission)

La seule façon pour quelqu'un de se départir de sa liberté naturelle (...), c'est de s'entendre avec d'autres pour se rassembler (...). Et lorsqu'un certain nombre d'hommes ont consenti à former une communauté ou un gouvernement, ils deviennent, par là-même, indépendants et constituent un seul corps politique, où la majorité a le droit de régir et d'obliger les autres (...).

 Ainsi, ce qui donne naissance à une société politique n'est autre que le consentement par lequel un certain nombre d'hommes libres, prêts à accepter le principe majoritaire, acceptent de s'unir pour former un seul corps social. C'est cela seulement qui a pu ou pourrait donner naissance à un gouvernement légitime."

 


 

Texte de Locke 

(…)

"La liberté naturelle de l'homme, c'est de ne reconnaître sur terre aucun pouvoir qui lui soit supérieur, de n'être assujetti à la volonté ou à l'autorité législative de personne, et de n'avoir pour règle que la seule loi naturelle. La liberté de l'homme en société, c'est de n'être soumis qu'au seul pouvoir législatif, établi d'un commun accord dans l'État, et de ne reconnaître aucune autorité ni aucune loi en dehors de celles que crée ce pouvoir, conformément à la mission qui lui est confiée (...).Chaque fois qu'un certain nombre d'hommes, s'unissant pour former une société, renoncent, chacun pour son compte, à leur pouvoir de faire exécuter la loi naturelle et le cèdent à la collectivité, alors et alors seulement naît une société politique ou civile

(...). La grande fin pour laquelle les hommes entrent en société, c'est de jouir de leurs biens dans la paix et la sécurité. Or, établir des lois dans cette société constitue le meilleur moyen pour réaliser cette fin. Par suite, dans tous les États, la première et fondamentale loi positive est celle qui établit le pouvoir législatif. Ce pouvoir législatif constitue non seulement le pouvoir suprême de l'État, mais il reste sacré et immuable entre les mains de ceux à qui la communauté l'a une fois remis (...). Dès que cesse la loi, la tyrannie commence, s'il y a transgression au détriment d'autrui. Dès lors, tout personnage au pouvoir qui abuse de l'autorité concédée par la loi cesse par là même d'être un magistrat. Et puisqu'il agit sans autorité, on peut lui résister comme à tout homme qui empiète par la force sur les droits d'un autre."


John Locke, Deux Essais sur le pouvoir civil, 1690.

Thèse de Locke à retenir

Locke lui aussi veut garantir la sécurité et préserver la propriété. Mais sa proposition est plus nuancée.

  L’état de nature selon Locke

Pour Locke, l’état de nature est un état   de liberté raisonnable. L’homme à l’état de nature jouit de deux pouvoirs et d’un droit fondamental :

  • Le pouvoir d’assurer sa propre conservation.
  • Le pouvoir de punir quiconque menace sa vie.
  • Le droit fondamental de propriété limité à ce qui est nécessaire à sa conservation.

Contrairement à Hobbes, chez Locke, un gouvernement légitime ne peut être absolu. Qui accepterait spontanément d’abandonner sa liberté et tous ses droits à un seul homme ?

Chez Locke l’autorité vient de la majorité et non de la puissance absolue d’un individu.

Il s’agit d’un contrat de soumission conditionnel, c'est-à-dire par consentement mutuel et qui peut être révoquée par la majorité si la sécurité n’est pas assurée.

 Pour Locke, le pouvoir n’appartient pas à un seul. La division des pouvoirs est nécessaire. Il faut donc :

  • un pouvoir législatif qui  promulgue des lois;
  • un pouvoir exécutif qui a le pouvoir de  punir

 Cela annonce les principes de la démocratie telle que nous la connaissons.

Rousseau  et le contrat social

Jean-Jacques Rousseau,1712-1778)   est un écrivain, philosophe et musiciengenevois de langue française.Locke va influencer Rousseau. mais celui-ci ira plus loin, rendant même son système utopique à l’échelle d’un état.  

L’état de nature selon Rousseau :

Contrairement à ce que l’on croit parfois, pour Rousseau l’homme à l’état de nature est un mythe, une hypothèse. C’est l’homme tel qu’il serait s’il n’était pas un être social. En quelque sorte,  l’état de nature est le naturel en chacun d’entre nous.  L’homme à l’état de nature est perfectible (voir cours nature et Culture) 

 Liberté naturelle

Réduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer ; ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle, qui n’a pour bornes que les forces de l’individu, de la liberté civile[1] qui est limitée par la volonté générale, et la possession, qui n’est que l’effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif.

On pourrait sur ce qui précède ajouter à l’acquis de l’état civil la liberté morale[2], qui seule rend l’homme vraiment maître de lui ; car l’impulsion du seul appétit est esclavage, et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté.

 

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), Du Contrat social (1762), livre I, chap. 8

 

Texte b Rousseau

Il n'y a donc point de liberté sans Lois, ni où quelqu'un est au­-dessus des Lois : dans l'état même de nature l'homme n'est libre qu'à la faveur de la Loi naturelle[3] qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux Lois, mais il n'obéit qu'aux Lois et c'est par la force des Lois qu'il n'obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu'on donne dans les Républiques au pouvoir des Magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l'enceinte sacrée des Lois : ils en sont les Ministres non les arbitres, ils doivent les garder non les enfrein­dre. Un Peuple est libre, quelque forme qu'ait son Gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l'homme, mais l'organe de la Loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des Lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain. »

[Jean-Jacques Rousseau, Lettres écrites de la montagne, 1764, Œ. C. Pleïade, III, p. 841.]

 

« Au lieu de détruire l’égalité naturelle, le pacte fondamental substitue, au contraire, une égalité morale et légitime à ce que la nature avait pu mettre d’inégalité physique entre les hommes, et que, pouvant être inégaux en force ou en génie, ils deviennent tous égaux par convention et de droit. »

Rousseau, Du Contrat social, L.I, ch.IX

 



[1] Le citoyen par la soumission aux lois retrouve sous forme de libertés politiques l'indépendance naturelle. Une des idées fondamentale de toute la théorie politique de Rousseau est la suivante : l'homme doit, une fois qu'il vit en société, reconquérir par le bon usage de la raison, les biens dont il jouissait à l'état de nature. La liberté est reconquise à travers la soumission aux lois.

[2] L’homme en vivant en société connaît la justice, la moralité et la vertu. Ce sont des biens que l'homme naturel ignore, ce ne sont pas des dons de la nature, mais l'homme doit s'efforcer de les acquérir.    

[3] Pour Rousseau la loi est naturelle car elle nous  dicte, du plus profond de notre conscience ce qui est juste et légitime.   La loi naturelle d’autre part est universelle,  contrairement aux lois positives qui sont variables  . Elle est valide pour tous les hommes quels que soient leurs mœurs, leurs coutumes ou leur système politique et juridique.   Enfin, la loi naturelle se réfère à l’état de nature, qui définit l’existence de l’homme antérieurement à toute institution sociale, à sa nature originelle. 

Le Contrat social selon Rousseau 

Contrairement à Hobbes et même à Locke pour lesquels le contrat impliquait une perte de liberté totale ou partielle,  pour Rousseau, la fonction 1ère du contrat est  de préserver la liberté des individus.  Pour Rousseau ,le contrat de Hobbes est indigne et ne protège pas des délires arbitraires du souverain. Le contrat doit être fait au profit de la communauté et non à celui du souverain. Il va donc falloir trouver « une forme d’association par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ». Bref ! il va falloir associer le pouvoir absolu du peuple à la liberté absolue de chacun. Pas simple !!

Ce que propose Rousseau c’est l’aliénation  totale de chacun à tous. C’est la loi qui redistribuera les droits et les biens de chacun en fonction de la volonté générale. Le peuple ne peut aller contre les intérêts du peuple…Rousseau  propose donc un contrat de démocratie directe ou chacun intervient sur les lois. Selon Rousseau elles seront ainsi mieux acceptées, « naturelles ». Mais la mise e n place parait difficile…

La loi naturelle (la liberté naturelle) équivaut à  la force et est limitée par elle. Alors que la loi sociale (liberté) repose sur un pacte accepté qui fait que chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même. 

Contrats

LES LOIS SONT-ELLES TOUJOURS JUSTES ?

Alain et l’injustice des lois-ou la relativité de la justice

Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier (18681951), est un philosophe, journaliste, essayiste et professeur de français.

 Je dis que le respect de la vie d'autrui n'est pas un devoir social, attendu qu'il existe indépendamment de l'existence ou de la nature d'une société quelconque. Quand un homme tomberait de la lune, vous n'auriez pas le droit de le torturer ni de le tuer. De même pour le vol ; je m'interdis de voler qui que ce soit ; j'ai la ferme volonté d'être juste et charitable envers mes semblables, et non pas seulement envers mes concitoyens ; et je rougirais d'avoir augmenté injustement la note à payer, qu'il s'agisse d'un chinois ou d'un nègre. La société n'a donc rien à faire ici ; elle ne doit pas être considérée. Ou alors, si je la considère, qu'exige-t-elle de moi, au nom de la solidarité ? Elle exige que j'approuve en certains cas le vol, l'injustice, le mensonge, la violence, la vengeance, en deux mots les châtiments et la guerre. Oui, la société, comme telle, ne me demande que de mauvaises actions. Elle me demande d'oublier pour un temps les devoirs de justice et de charité, seulement elle me le demande au nom du salut public, et cela vaut d'être considéré. C'est pourquoi je veux bien que l'on traite de la morale sociale, à condition qu'on définisse son objet ainsi : étude réfléchie des mauvaises actions que le Salut Public ou la Raison d'État peut nous ordonner d'accomplir.

 

Alain, Propos, I, Gallimard 1956

 

Le devoir social existe en dehors de la société

Valeurs sociales c’est avec tous les hommes : paradoxalement ces valeurs ne sont pas propres à la société. La « solidarité » sociale va m’imposer des actes contre l’humanité au nom d’un groupe social.Donc la société à laquelle j’appartiens va m’imposer des actes qui vont à l’encontre de mes valeurs humaines

Pour Alain au nom de la solidarité sociale, je vais devoir accomplir des actes qui vont à l’encontre de la morale « humaine » et qui seront considérés comme justes pour la société à laquelle j’appartiens . Il y a donc paradoxe entre les valeurs humaines et ce que la société exige de moi au nom de sa morale

La désobeissance civile

Le terme a été créé par l’américain libertaire Henry David THOREAU dans son essai De la désobéissance civile publié en 1849 à la suite de son refus de payer une taxe destinée à financer la guerre des États-Unis contre le Mexique et en signe de lutte contre l’esclavage dans le sud.   

Ce texte fondateur influencera Léon Tolstoï, Gandhi, Martin Luther King

Un acte de désobéissance civile peut être caractérisé par 6 éléments :

  • Une infraction consciente et intentionnelle
    • Un acte public
    • Un mouvement à vocation collective ( s’inscrit dans un mouvement collectif).
    • Une action pacifique
    • Un but, à savoir, la modification ou l’ abrogation de la règle  
    • Des principes supérieurs :  ( libertés publiques, respect de la personne humaine). Article 2 de la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen » de 1789 :  « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. »

 

Les précurseurs  de la désobéissance

 En 1574, les protestants face aux persécutions publient :   Discours de la servitude volontaire   écrit en 1549  par Etienne de la Boétie qui deviendra l’ami de Montaigne : « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » (La Boétie)


 

 

 

Texte   La Boétie 

Étienne de La Boétie (1530-1563)  écrivain humaniste et poètefrançais.   Il fut un grand ami de Montaigne, qui lui rendit hommage y compris dans ses Essais. La Boétie est célèbre pour son Discours de la servitude volontaire. (1598):

Pour lui,    « Le pouvoir ne s’impose que du seul consentement de ceux sur lesquels il s’exerce. » Etienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire (1548)

 Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. (…). Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. (…) A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ?    (…)

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

La Boétie, extrait de Discours de la servitude volontaire

 Locke : Le droit de résistance à l'oppression  

John Locke ( 1632 - 1704) était un philosophe anglais, l'un des principaux précurseurs des Lumières. Sa théorie de la connaissance était qualifiée d'empiriste car il considérait que l'expérience est l'origine de la connaissance. Sa théorie politique est l'une de celles qui fondèrent le libéralisme

 

"La raison pour laquelle les hommes entrent en société, c'est qu'ils veulent sauvegarder leur propriété ; la fin qu'ils se proposent lorsqu'ils choisissent et habilitent un pouvoir législatif, c'est de faire adopter des lois et établir des règles, qui servent de protection et de clôture à la propriété dans la société entière, de façon que chaque élément, ou chaque membre de celle-ci, détienne seulement un pouvoir limité et une autorité tempérée.En aucun cas, on ne saurait imaginer que la société veuille habiliter le pouvoir législatif à détruire l'objet même que chacun se proposait de sauvegarder quand il s'est joint à elle et que le peuple avait en vue quand il s'est donné des législateurs de son choix; chaque fois que les législateurs tentent de saisir et de détruire les biens du peuple, ou de le réduire à l'esclavage d'un pouvoir arbitraire, ils entrent en guerre contre lui ;  dès lors, il est dispensé d'obéir et il n'a plus qu'à se fier au remède que Dieu a donné à tous les hommes contre la force et la violence. Aussi, dès que le pouvoir législatif transgresse cette règle fondamentale de la société, dès que l'ambition, la peur, la folie, ou la corruption l'incitent à essayer, soit de saisir lui-même une puissance qui le rende absolument maître de la vie des sujets, de leurs libertés et de leurs patrimoines, soit de placer une telle puissance entre les mains d'un tiers, cet abus de confiance le fait déchoir des fonctions d'autorité dont le peuple l'avait chargé à des fins absolument opposées ; le pouvoir fait retour au peuple, qui a le droit de reprendre sa liberté originelle et d'établir telle législature nouvelle que bon lui semble pour assurer sa sûreté et sa sécurité, qui sont la fin qu'il poursuit dans l'état social.  (…)

J. Locke, Deuxième Traité du Gouvernement civil, 1690, trad. Gilson, Vrin éd., pp. 203-206.

Gandhi et la désobéissance civile

http://www.dailymotion.com/video/x80ld3_gandhi-la-grande-ame_news

Gandhi: « Le criminel enfreint les lois subrepticement et tâche de se soustraire au châtiment ; tout autrement agit celui qui résiste civilement. Il se montre toujours respectueux des lois de l’Etat auquel il appartient, non par crainte des sanctions, mais parce qu’il considère ces lois nécessaires au bien de la société. Seulement, en certaines circonstances, assez rares, la loi est si injuste qu’obéir semblerait un déshonneur. Alors, ouvertement et civilement, il viole la loi et subit avec calme la peine encourue pour cette infraction»

 

 


 

La loi excuse-t-elle nos actes ?

Le cas Eichmann

Eichmann était un fonctionnaire nazi qui a participé à l'extermination des Juifs et des minorités européennes lors de la Seconde guerre mondiale. Il était chargé de l’organisation des convois vers les camps

Après la guerre, il s'enfuit en Amérique du sud, mais   capturé   quelques années plus tard par un commando israélien, il sera jugé en Israël  .

Eichmann se défendit en disant qu'il s'était contenté d'obéir aux ordres :

 EICHMANN : Je déclarerai pour terminer que déjà, à l’époque, personnellement, je considérais que cette solution violente n’était pas justifiée. Je la considérais comme un acte monstrueux. Mais à mon grand regret, étant lié par mon serment de loyauté, je devais dans mon secteur m’occuper de la question de l’organisation des transports. Je n’ai pas été relevé de ce serment.

Je ne me sens donc pas responsable en mon for intérieur. Je me sentais dégagé de toute responsabilité. J’étais très soulagé de n’avoir rien à faire avec la réalité de l’extermination physique. J’étais bien assez occupé par le travail que l’on m’avait ordonné de prendre en charge. J’étais adapté à ce travail de bureau dans la section, j’ai fait mon devoir, conformément aux ordres. Et on ne m’a jamais reproché d’avoir manqué à mon devoir.

Extrait des séances du procès Eichmann (1961)

Hannah Arendt et la banalité du mal : le cas Eichmann

 ARTE Journal - 12/04/11  -Un reportage de Lionel Jullien 

Hannah Arendt reste un des plus grands esprits et des plus grands penseurs politiques du 20e siècle. D'avril 1961 au 31 mai 1962, Hannah Arendt est envoyée par le New Yorker pour couvrir comme correspondante le procès Eichmann à Jérusalem. A ce moment là, elle est déjà très connue, surtout aux USA où elle a émigré pour fuir le nazisme en 1941. Elle a déjà publié "Les origines du Totalitarisme" et "Condition de l'homme moderne".
Mais, ce procès va se révéler être l'occasion pour elle d'éprouver son travail sur le totalitarisme. Face à celui qui a pris une part active à la solution finale, elle le décrit comme un spectre, enrhumé même. Va alors en découler un concept philosophique d'une importance sans précédent car il pose la possibilité de l'inhumain en chacun d'entre nous.


Un concept novateur est inventé par le 20° siècle, attaché à lui : la banalité du mal.


 

L'expérience de Milgram

L’expérience de Milgram montre la  tendance de l’homme à se soumettre à l’autorité. Stanley Milgram, un scientifique américain, a réalisé l’expérience suivante en 1963 : on propose à un volontaire de participer à une expérimentation psychologique. Un docteur pose des questions à un candidat, et à chaque mauvaise réponse, le volontaire doit appuyer sur un bouton qui envoie une décharge électrique au candidat. On demande, au fil de l’expérience, d’envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes. La scène est évidemment truquée : le candidat ne reçoit pas des décharges électriques, c’est un acteur qui simule la douleur. Le résultat frappant de cette expérience est que 65 % des volontaires allèrent jusqu’à des décharges mortelles, même si ce fut généralement avec réticence et difficulté (nervosité extrême, protestations verbales, rires nerveux, etc.). Ces expériences montrent la propension effrayante des individus à obéir sans se révolter. 

 

 

 

VOCABULAIRE  Justice et loi

 

DE FAIT / DE DROIT

 

De fait : c’est une situation qui existe mais n’est pas fondé sur la loi.

De droit : Ce qui est légitime, légal, que ça existe matériellement ou non.

L’opposition De droit/ de fait, dérivé du   latin de jure/de facto, permet d'analyser la contradiction entre un constat (ce que je vois ou ce que je subis) et un principe (ce qui devrait être). 

 

LEGAL/LEGITIME

 

Les deux mots ont la même étymologie latine, lex, legis, « la loi », mais ils se distinguent et s'opposent parfois.

Légal : Ce qui est conforme à la loi. Mais ce qui est légal n’est pas forcément légitime.

 

Légitime :  La légitimité concerne le fondement du droit, l'ensemble des principes sur lesquels les lois et les pouvoirs reposent. Elle  suppose la référence à une valeur ou à un idéal supérieur à la loi établie.

 

DROIT POSITIF /DROIT NATUREL

 

Droit positif : Il s'agit de la loi écrite considérée comme une convention, un moyen codifié inventé par les hommes pour établir un ordre et faire respecter la justice dans la société.

Il s'agit de l'ensemble des lois en vigueur dans une société donnée, lois qui sont consignées dans des codes juridiques.  Ces lois peuvent dépendre du lieu et du moment (époque). On peut –à certaines conditions- y désobéir, précisément si elles ne respectent pas le droit naturel…

 

Droit naturel : Il s'agirait en quelque sorte du droit véritable, de l'essence même du droit dont devrait s'inspirer le législateur pour établir des lois justes. Ce droit serait en quelque sorte inscrit dans la nature de l'homme.

 

 

 

 

  

 


 

Citations

 

Montaigne
 "La vraie liberté, c'est pouvoir toute chose sur soi." Essais (1580-1595), III, 12.

Sartre
"L'homme, étant condamné à être libre, porte le poids du monde entier sur ses épaules : il est responsable du monde et de lui-même [...] en ce sens, la responsabilité du pour-soi est accablante." L'être et le néant (1943

 "Chaque personne est un choix absolu de soi." L'être et le néant (1943), IV, I, 3, Gallimard, coll. "Tel", 1994

"Nous [les Français] n'avions jamais été aussi libres que sous l'occupation allemande."  La République du silence  (1944), dans Situations III, Gallimard, 1949

 

Freud
 "La croyance profondément enracinée à la liberté et à la spontanéité psychiques est tout à fait antiscientifique et doit s'effacer devant la revendication d'un déterminisme psychique." Introduction à la psychanalyse (1917 )

 

Locke

« Là où il n'y a pas de loi, il n'y a pas non plus de liberté. Car la liberté consiste à être exempt de gêne et de violence de la part d'autrui : ce qui ne saurait se trouver où il n'y a point de loi »  (John Locke, Second traité du gouvernement civil).

 

 Montesquieu
  "La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent." L'Esprit des lois (1748)

 

Alain
"L'esprit ne doit jamais obéissance. Une preuve de géométrie suffit à le faire voir ; car si vous la croyez sur parole, vous êtes un sot ; vous trahissez l'esprit. " Propos du 12 juillet 1930. 

 

Hegel

 « l’Etat est la réalisation de la liberté »

 

 Rousseau

« Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable » « il devrait bénir sans cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais, et qui, d’un animal stupide et  borné, fit un être intelligent et  un homme. »

 

Hobbes   

« C’est l’art qui crée ce grand Léviathan qu’on appelle RÉPUBLIQUE OU ÉTAT (Civitas en latin), lequel n’est qu’un homme artificiel quoique d’une stature et d’une force plus grandes que celles de l’homme naturel, pour la défense et protection duquel il a été conçu » ( l’Etat comme artifice humain)

 « Confier tout leur pouvoir et toute leur force a un seul homme, ou à une seule assemblée qui puisse réduire toutes leurs volontés, par la règle de la majorité‚ en une seule volonté »

 

 Nietzsche 

« L’Etat, c’est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : « moi l’Etat, je suis le peuple ». »

 

Rousseau

“l’homme est né libre et partout il est dans les fers”

 » Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. « 

 

Condorcet 

« Il ne peut y avoir ni vraie liberté ni justice dans une société si l’égalité n’est pas réelle. »

 

 Rawls

« l’injustice n’est pas l’inégalité, elle est simplement constituée par des inégalités qui ne bénéficient pas à tous ».

 

Pascal

«ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste »  

 

L. Strauss

,«   Il est évident qu’il est parfaitement sensé et parfois même nécessaire de parler de lois ou de décisions injustes ».

Droit naturel et histoire ( 1954)